Territoires : Côtes d’Armor, Gironde et Landes, Camargue et Crau, Lyon, Ile-de-France


Longtemps au cœur de la sociabilité des Français, la viande n’est plus une évidence. Marc Lathuillière souhaite mettre en images les manifestations de la viande, les symboles et les rituels qui lui sont associés, en même temps que l’émergence de nouveaux habitus qui s’y opposent.

Marc Lathuillière
© EmiliaTrifunovic

D’abord reporter écrit à l’étranger, Marc Lathuillière a entamé en 2004 un parcours photographique qui cherche à repousser les cadres de l’image documentaire.

 Sa formation – Science Po, EHESS  - l’oriente vers des projets en immersion, explorant, par des interventions dans et sur l’image, comment représenter les sociétés contemporaines dans leur rapport au temps et à l’environnement. Origine de cette démarche, sa série Musée national, l’a vu depuis quinze ans photographier à travers l’Hexagone près d’un millier de Français portant un même masque.

Son travail a été publié dans la presse internationale – (Corriere della Sera, South China Morning Post, Neue Zürcher Zeitung Télérama…) et a fait l’objet d’importantes expositions personnelles en France et à l’étranger : Sorbonne ArtGallery (2020), Creux de l’enfer à Thiers (2017-18) pour la Biennale de Lyon, Friche La Belle de Mai en dialogue avec Marc Augé à Marseille (2017), Gare d’Austerlitz (2015), parcours Ithaque, dans quatre musées et monuments de La Rochelle (2012), Museum Siam à Bangkok (2011. Ses photographies figurent notamment dans les collections du FRAC Auvergne, de la BnF, de la Fondation Neuflize Vie, du Musée français de la photographie et du Centre photographique de Mougins.

En tant que commissaire, Marc Lathuillière a organisé en 2014, pour le Mois de la Photo à Paris, une double exposition avec Michel Houellebecq, qui a écrit la préface de sa seconde monographie, Musée national (La Martinière).

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AVRIL 2022

8 avril 2022

Paris, locaux du PCF du XXe arrondissement

Dernier jour de campagne pour le candidat Fabien Roussel, et premier jour de campagne photographique pour mon projet Viande (On/Off). À deux jours du premier tour, le candidat communiste doit faire une apparition lors d’un Apé’Roussel, l’un de ces apéritifs politiques qui ont donné le ton, très franchouillard, d’une campagne présidentielle, la première en quinze ans pour le PCF, qui a redonné du jus au vieux parti marxiste. C’est très famille, d’ailleurs, dans les locaux du XXème arrondissement du Parti. Solène Bjornson-Langen, la cheffe de cabinet et attachée de presse de l’homme qui veut faire revenir «les jours heureux», découpe des nappes a carreaux dans une toile achetée la veille juste avant un meeting à Lille. C’est ce qu’a demandé Fabien : un petit air de fête française. Il y a des fanions au plafond, un grand drapeau tricolore au mur, et même si on ne pourra danser sur la placette pavée devant comme à la Libération - il pleut des cordes - le décor est en place pour évoquer la France d’antan, et des Trente glorieuses. Un petit quelque chose de musette, ou de « Musée national »…

Il pleut des cordes et avant d’arriver, dans le tram, je me demande si ça vaut vraiment le déplacement. Lourdeur des débuts : les doutes sur ma manière de traiter le sujet - ou le projet – font en moi le diable et l’ange. Envie d’entrer dans le vif de ce monde de la viande comme de celui du véganisme, plein flash, pour mette à nu les aberrations d’une polarité devenant trop tranchée, emblématique des radicalisations de nos sociétés. Ce qui reviendrait à citer une de mes premières influences, Martin Parr. Retrouver la jouissance d’une photo de l’instant lui aussi tranché net, moi qui pratique plutôt une photographie (comp)osée avec ses sujets, tentant de dépasser par les échanges le cadrage spatio-temporel du médium. Mais en même temps je sais que je vais écouter, découvrir ce que me diront ceux que je vais rencontrer. Que du coup l’image sera adoucie d’empathie. Au tout début de Musée national, un ami de chez Magnum Photos me disait que, malgré ma démarche de critique sociale, et l’usage de masques, on sentait dans mes images de la « tendresse » pour mes sujets - ce qui me distinguait de Parr. Tout de suite, donc, une question de langage photographique à trouver spécifiquement pour Viande On/Off, et qui doit être, à la fois, une critique et une éthique.

Ce premier jour, c’est heureusement assez facile. Le barbecue est dans une courette dissimulée au public, protégé de la pluie par un parasol. Dès son arrivée, Fabien Roussel, chaleureux, accessible, accepte d’y poser pour moi, mains tendus vers la fumée des merguez, comme y puisant un pouvoir surnaturel. Il est vrai qu’il est le premier candidat à faire de la viande une étiquette de campagne. En janvier dernier, il tweetait : « un bon vin, une bonne viande, un bon fromage : c’est la gastronomie française », affirmant le besoin de la mettre à portée de toutes les bourses – la viande de qualité, en particulier. Une phrase qui a fait des remous, par ses colorations identitaires, mais aussi parce que dans la nouvelle gauche écologiste, faire l’apologie de la viande n’est pas de saison. On imagine forcément le steak, la côte de bœuf, donc le produit d’un élevage générateur de réchauffement climatique. Il me semblait donc juste de débuter le projet par le portrait avec viande de l’auteur de ce tweet. S’y croise deux des enjeux à l’origine de ma recherche : manger ou non de la viande, et à quel coût environnemental ; et tout simplement le coût à l’avenir de la viande, si elle doit être rare, et/ou de qualité, ou remplacé, pour ceux qui n’en auront plus les moyens, par des substituts produits en laboratoires. Le lien avec l’animal, aussi, sera au cœur de cette recherche tâtonnante. Avec ces doutes qui expliquent que la consommation de viande des Français ait chuté de 12 % en dix ans. La mienne également.

Tweet de Fabien Roussel du 9 janvier 2022
Tweet de Fabien Roussel du 9 janvier 2022
© Marc Lathuillière
© Marc Lathuillière
© Marc Lathuillière
© Marc Lathuillière