Territoire : Seine-Saint-Denis


A travers le département de la Seine-Saint-Denis, cette série illustre la précarité des jeunes en situation de rupture familiale, accentuée par la crise sanitaire. 

Anaïs Oudart
Anaïs Oudart 

Anaïs Oudart vit et travaille à Paris. Ses projets photographiques explorent, sous différentes formes, la fragilité des rapports humains.

Son travail de portraitiste engagée, cherche à la fois à dénoncer les violences, mais aussi, à rendre hommage à des parcours de vie résiliants.

Pour mener à bien, et financer ses séries au long cours, elle répond à des commandes et évolue, en parallèle, entre l’univers des ONG et celui du luxe. 

Cette double compétence est acquise durant les quatre années ou elle travaille en studio et assiste des photographes de renoms, tels Mondino, Goude, Von Unwerth et Sims (auprès desquels elle participe aux campagnes publicitaires pour Louis Vuitton, Dior, YSL, Guerlain et Clarins), ou encore Denis Rouvre, qu’elle accompagne notamment sur le projet Unsung Heroes, un tour du monde des violences faites aux femmes, sous l’égide de Médecins du Monde.

Depuis 2020, elle continue de cultiver cette double écriture, qui est aussi sa singularité, en réalisant des photos pour la marque Céline (LVMH), et en collaborant régulièrement avec Médecins du Monde et le Secours populaire.

Accéder au site du photographe

 

HÉROÏNES 17

Depuis la crise sanitaire, on constate une forte augmentation des cas de rupture familiale. De nombreux jeunes se retrouvent sans famille, et doivent être autonome à un âge où la grande majorité prolonge naturellement leur adolescence. En France, les mesures de protection de l’enfance s’arrêtent à 18 ans et un jour. Les Missions Locales constatent depuis quelques mois l’arrivée d’un nouveau public, en situation de difficultés extrêmes. Certaines jeunes filles évoquent la prostitution de façon banalisée, comme un moyen pour s’en sortir, d’autres sont en grande précarité de logement.

 

JOURNAL DE BORD
 

OCTOBRE 2021

J’ai commencé le projet Héroïnes 17 en octobre 2021. J’ai pris contact avec une des Missions Locales du 93. Après deux rendez-vous et deux réunions collectives, la Mission Locale m’a mise en relation avec trois jeunes filles.
La première m’a raconté son histoire familiale. Les souvenirs étaient si violents pour elle, qu’elle a finalement refusé de me revoir et d’intégrer la série.

Avec M (je choisi de garder son nom confidentiel), j’ai pris un café sur Pantin. Pendant deux longues heures, elle m’a narré son parcours, le viol de son frère, le rejet de sa mère, la prise en charge par l’Aide Social à l’Enfance, son contrat Jeune Majeure. Et puis un jour, son meilleur ami l’amène en province pour « taper des cartes bleus ». Il la séquestre pendant trois jours, et la force à se prostituer. M m’a raconté tout en détails. Elle m’a montré des vidéos de celui qu’elle appelle son « meilleur ami ». Elle disparaitra et ne me donnera plus jamais de nouvelle. Je ne réaliserai aucune photo d’elle pour le projet mais je garderai un profond attachement à cette fille.

Avec la dernière jeune fille, identifiée par la Mission Locale, qui a accepté de poser pour moi, nous avons aussi réalisé une interview, ça s’est bien passé.

DEPUIS JANVIER 2022

Depuis le 3 janvier dernier, j’ai contacté trente-cinq structures.
En moyenne, je fais quatre réunions ou rendez-vous par structure, pour avoir accès à trois ou quatre jeunes filles. Au moins une d’entre elles change d’avis ou disparait et ne me donne plus jamais de nouvelles.

 

Avril

Je suis rendue à Nantes en avril, j’ai fait la connaissance de Fatou, qui vit en ce moment à la maison Coluche. Elle m’a présenté à son amie Fatoumata qui a dix-huit ans et vit actuellement dans la rue. Les deux m’ont offert un superbe shooting et moment « d’inspiration florale ». Fatoumata ne tenait pas la pause plus d’un quart de seconde, elle n’arrivait pas à se concentrer, bien que Fatou la giflait pour l’aider à se canaliser. Mais toutes les deux avaient très envie d’intégrer le projet Héroïnes 17.
Je ne pourrais pas utiliser ces images, qui ne font pas vraiment sens avec le reste de ma série, mais j’ai adoré ce moment.

Fatoumata,18 ans, dans la rue à Nantes ©Anaïs Ourdart
Fatoumata,18 ans, dans la rue à Nantes ©Anaïs Oudart
Fatou et Fatoumata ©Anaïs Ourdart
Fatou et Fatoumata ©Anaïs Oudart
Fatou et Fatoumata ©Anaïs Ourdart
Fatou à Nantes ©Anaïs Oudart

Juin

Aujourd’hui, le 7 juin, j’ai pu réaliser vingt-huit portraits. J’en ai gardé quinze pour le moment, qui forment un ensemble cohérent. Le projet est difficile à mener, mais il me passionne et m’offre des moments magiques. Je retourne voir Fatou, rencontrée en avril, à la fin du mois. Elle m’a dit qu’elle avait changé la couleur de ses cheveux et que nous pourrions refaire une séance photo.