Territoires : Nord, Île-de-France, Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées, Limousin, Bretagne, Corse, un territoire ultra marin


Par ce projet, Diane Grimonet tend à déconstruire le mythe de la retraite uniformément heureuse vantée par la publicité, elle montre comment la pandémie a accentué les difficultés préexistantes des retraités et met en lumière les forces de solidarité.

©Mona Grimonet
©Mona Grimonet

Photographe française, Diane Grimonet vit et travaille principalement à Paris.

D’abord photographe de théâtre et assistante de studio, à partir de 1989, elle collabore régulièrement avec le quotidien Libération et plus généralement avec la presse nationale. En 2019, elle intègre le comité éditorial de Polka Magazine.

Diane Grimonet intervient régulièrement dans les milieux scolaires ou associatifs, avec son travail photographique comme support et organise à travers des associations ou d’autres structures, des ateliers photo pour les personnes en difficulté.

En 2016, elle commence un travail de mémoire basé sur ses nombreux reportages. En 2020, des photos de la série sans-papiers rejoignent le Musée national de l’histoire de l’immigration. Son œuvre traduit la profonde proximité qu’elle entretient avec ses sujets qu’elle poursuit sur de longues périodes.

Inscrites dans une tradition d’engagement, à la fois humaine et esthétique, ses photographies développent des récits de vie tout en subtilité. Cela se traduit par un choix attentif, précis, de thématiques et de problématiques sur lesquelles elle exerce un regard empathique, en s’attachant toujours à la dimension humaine et en recherchant la distance juste par rapport à ses sujets.

Il s’agit toujours de rendre lisible, voire évident, des situations complexes.

Accéder au site du photographe

 

Le 16 décembre 2021, lorsque je reçois un mail, m’indiquant que mon dossier sur « les petites retraites en France » avait été sélectionné, une grande joie m’envahit. Je vais pouvoir travailler dans la tranquillité financière et finir ce projet que j’avais commencé il y a déjà deux ans.

 

Carnet de route

JANVIER 2022

Je commence mes recherches. Rien ne se dessine comme prévu dans le synopsis que j’avais fait parvenir. Pour le dossier, j’avais indiqué une cartographie, mais comme je n’ai aucun sens de l’orientation,  j’achète une grande carte. Je dors mal cela me réveille la nuit, cela m’embrouille. Alors, je décide de me recentrer sur la recherche des retraités à photographier.

N’ayant pas reçu le budget, je commence par Paris. Mais là encore, rien ne se débloque : je passe des heures au téléphone, je me déplace dans divers endroits… Mais rien, partout, c’est non, les gens ont peur avec le Covid.

Je réfléchis aussi sur la forme photographique : noir et blanc, film couleur, numérique, argentique ? Comment vais-je aborder le travail pour montrer cette réalité.

Plus je réfléchis, plus tout s’embrouille. Alors, je décide de tout stopper et de ne plus chercher une forme. Je verrais bien sur le terrain.

FÉVRIER 2022

Je suis dans le quartier Nord de Marseille pour suivre Annick, petite retraite, le reportage avance doucement, la photo est une histoire de temps, surtout quand on travaille dans l’intimité et le quotidien des gens, il faut que la confiance s’installe.

© A.A Abdelghani
© A.A Abdelghani

Le budget est arrivé. Mon amie France m’indique une dame qui, peut-être correspondrait à mon sujet. Je lui téléphone, on discute et je décide de partir la semaine d’après à Marseille pour la rencontrer.

Je cale tout, et hop, je m’explose la cheville. Je décide de partir quand même.

Mes boîtiers sont prêts et les contacts sont trop durs à trouver pour que j’annule ce RDV.

J’arrive à Marseille, il fait beau, cela fait du bien. Je dois rencontrer Annick le lendemain, il faut que je repère où sont les quartiers Nord de la ville.

Le lendemain, je prends le métro jusqu’au terminus, je découvre les quartiers Nord pour la première fois. Les gens sont gentils, ils me disent de faire attention à moi. Deux femmes viennent me voir et me disent : « Faites attention à votre sac ». Je leur dis : « Ah, bon ? Pourquoi ? » Elles me répondent : « Ils n’hésitent pas à agresser des vieux, des jeunes, des femmes pour les voler. »

Je les remercie et je vais à la rencontre d’Annick. Le contact se passe bien, on discute toute la journée, j’observe son environnement. Je lui explique ma démarche, mon projet. Tout est OK pour commencer demain. Je rentre à Marseille, je m’assois et regarde la mer et les bateaux.

Le lendemain, j’arrive avec mes boîtiers, on boit un café. J’ai de la « bouteille » et je connais mon métier, mais c’est dur de sortir mon boîtier,  je suis dans l’intimité des gens. Je décide de commencer par un portrait pour mettre Annick à l’aise, la complicité commence à s’installer, on reboit un café. Puis d’un seul coup, tout démarre, Annick prépare à manger, je commence à photographier, je ne reste pas trop longtemps

Après, de jour en jour, la complicité monte. Le soir, je décharge les photos sur mon disque externe car j’ai choisi de faire du numérique. J’ai toujours peur de perdre les fichiers, je vérifie de nombreuses fois. C’est long et quand on rentre d’une journée de reportage, on a juste envie de se poser.

Après plusieurs jours de prise de vue, je sens que Annick en a marre. Je me dis que c’est trop intrusif. Épuisée, vidée, je décide de rentrer à Paris. Là, je pose le travail, j’édite pendant 3 jours et je me dis qu’il il faut que j’y retourne ; ce n’est pas assez fort, il me manque plein de situations dont Annick m’a parlé, j’aimerais pouvoir les écrire en photos.

Ma cheville a un peu désenflé.

Je téléphone à Annick pour lui expliquer qu’il me manque des photos avec ses enfants, pour illustrer le pouvoir d’achat, etc. Tout ce qui fait qu’il est difficile de vivre avec une petite retraite. Elle me dit : « Viens quand tu veux ».
Je suis Annick dans son quotidien pendant plusieurs jours. Je gère aussi les autorisations de publication. Pas facile non plus ces autorisations, Annick et sa famille les lisent, je leur explique aussi le pourquoi du comment. Quand j’ai commencé mon métier de photo-reporter, les autorisations n’étaient pas obligatoires. À chaque fois, c’est une angoisse pour moi qui fonctionne avant tout à la confiance …

Après quelques jours, je n’en peux plus, je le dis à Annick, je rentre à Paris. Émotion, je suis triste, c’est une belle personne.  On reste en contact, il est fort probable que j’y retourne.

À Paris, commence le travail d’éditing,  je sauvegarde tout dans mes disques, j’écris les légendes, j’édite aussi des photos pour Annick et sa famille car j’ai promis de leur envoyer des tirages ; je dois aussi faire le budget pour ne pas l’exploser. Le problème, c’est qu’Excel et moi,  on ne s’aime pas. Heureusement, mon amie Christelle va m’aider.

MARS 2022

Je décide de travailler dans le nord de la France. Je passe donc plusieurs jours à envoyer des e-mails, à faire des revues de presse. La chargée de communication du Secours populaire de Lille m’envoie quelques contacts. Je téléphone, j’écris des e-mails, encore et encore. Je ne reçois aucune réponse,  aucune aide. C’est la guerre en Ukraine, ils sont débordés de travail et mon sujet sur les petites retraites n’est pas leur priorité.    

J’appelle mes amis photographes basés dans le Nord de la France : « Pas évident du tout ton sujet,  cela demande du temps ». Mon ami photographe Jean-Manuel me donne le nom d’une amie à lui qui est  journaliste dans cette région. Je lui téléphone et elle me communique quelques pistes en me conseillant: « Laisse tomber la cartographie, tu vas être trop court ». Pour trouver une base à Calais,  je téléphone à la patronne d’un bistro, qui après beaucoup de bavardages téléphoniques me dit : « Je vais voir ce que je peux faire pour vous ». Je boue intérieurement. C’est la guerre en Ukraine.

Je décide alors de me passer de tout le monde. Je prends un train pour Boulogne-sur-Mer où je dois rencontrer un marin. Je lui donne rendez-vous dans un café. Il me raconte sa vie, il est d’accord  pour être interviewé, mais pas pour être photographié. Ma déception est totale… Je traîne dans Boulogne puis je rentre à Paris.

Je comprends qu’il faut que je reprenne tout à zéro. Je mesure l’ampleur du boulot et le temps qui passe. La plupart des retraités que j’ai rencontrés sont d’accord pour une interview mais pas pour des photos. Je continue à enquêter. Je sors mes cahiers de route que je tiens depuis plus de 20 ans et je tombe sur le numéro de téléphone de Charles. Je l’appelle. Il me dit être à la retraite et dans une situation catastrophique. Je lui demande si je peux le rencontrer, il me dit « OK ». Je repars vers le Nord, à Calais. On se retrouve et on parle longuement. Il me donne son accord pour les photos ;  le reportage commence.

Ça n’est pas évident de faire ces photos chez Moustache car il n’y a pas de lumière. Je me rends compte que les gens en difficulté n’ont souvent pas de lumière dans leur habitation. Le reportage terminé je rentre à Paris pour l’éditer. Le plus dur pour moi dans ce travail, ce ne sont pas les images mais les PAROLES que je reçois. Ces situations de grande détresse sont d’une violence inouïe et je me dis : « Quelle injustice sociale !»

À la terrasse d’un café parisien,  je discute avec un homme. Il me dit «Vous semblez très fatiguée », je souris et lui dit : « Cela se voit tant que cela ??? ». Au fil de la conservation je lui explique mon projet photographique. Il se nomme Francis ; il me dit être lui aussi à la retraite et survivre tout juste. Je prends son numéro de téléphone. Je suis trop fatiguée pour parler plus. Je vais faire les tirages pour Moustache, cela lui fera plaisir.

Je prends deux jours pour poser et rééditer le travail. Je trouve cela moyen. Le sujet est peu visuel. Comment saisir l’insaisissable ??? C’est la guerre en Ukraine. Je me retiens de ne pas partir, je dois continuer à montrer cette réalité et ne pas penser à mon ego de photographe. D’accord, le sujet n’est pas visuel, mais l’injustice, elle, est là. Alors, même si les photos ne sont pas top, il me faut continuer.

Je rappelle Francis, on prend rendez-vous pour une interview. C’est reparti !  Je le suis dans son quartier. Je me rends compte que je ne pourrai pas publier les photos sans le mettre en danger et je ne pourrai vous en donner la raison. Je reste zen et je continue à le suivre ; Il me faut des heures de boulot pour saisir une photo qui témoignerait de ces êtres humains délaissés de notre société, une photo qui toucherait, une image qui permettrait de donner la parole à des personnes que l’on ne voit pas, ou que l’on ne veut pas voir, une image qui dirait les mots qu’ils me disent, ces mots qui sont plus puissants que mes photos.

J’ai envie de tout plaquer ; la fameuse « solitude des photographes ».  

AVRIL 2022

C’est reparti pour des heures d’entretiens téléphoniques et d’enquêtes…

Ma décision est prise, la cartographie, c’est fini. L’exhaustivité de ma série photographique sur les petites retraites sera essentiellement basée sur les profils sociologiques de mes sujets et non sur la territorialité.

Je cherche un agriculteur. Un ami me donne le nom d’un couple de paysans ; je téléphone ; ils me disent « Pas pour l’instant ». Je descends alors à Château-Thierry ou j’ai appris qu’il y avait une foire aux animaux. Et là, le discours est toujours le même : « D’accord pour l’interview, mais pas pour les photos ». Je reçois un appel du service photo du journal Le Monde « Diane, tu connaîtrais un retraité qui travaille ? ». Je repense à Stéphane un ancien contact. Le Monde m’a toujours soutenu dans mon travail.

Après avoir repris contact avec Stéphane, le reportage commence. Je me dis que cela fera un profil de plus pour la commande photographique. Je téléphone à Emmanuelle de la BnF. Elle me dit « OK » pour la publication dans Le Monde. Je rends ma pige au Monde et continue mon reportage sur Stéphane pour la grande commande photographique. Je continue aussi à voir Francis.

Toujours pas d’agriculteur en vue. Je cherche, mais rien. Fin avril-début mai, je décide de descendre dans le Larzac et de chercher par moi-même.

Je prends le train en fredonnant la chanson de Brel « T’as voulu voir Vesoul, et on a vu Vesoul » et je souris en chantant « T’as vouloir voir le Larzac et on a vu l’ Larzac »…

À suivre…