Territoire : Tarn-et-Garonne


Ce projet documentaire a pour ambition de rendre compte des trajectoires et conditions de vie de femmes rencontrées dans le Tarn-et-Garonne à travers le prisme de l’accès à la santé sexuelle et reproductive des femmes en milieu rural. La ruralité en tant qu'espace social de vie pose des questions d’accès aux droits et à la santé. En matière de santé féminine, les inégalités y sont amplifiées et complexifiées. Le Solidar’ici bus du Planning Familial part à la rencontre des femmes “du coin”, précaires et isolées. Après des semaines passées sur les routes, il s’agit avant tout de traverser ce monde rural, en racontant la vie intime des femmes qui y vivent, et de comprendre ce que les territoires font à leurs habitantes.

Agnès Dherbeys
Agnès Dherbeys

Née en Corée du Sud en 1976, Agnès Dherbeys a grandit en France. Elle vit aujourd’hui à Paris, après avoir été basée pendant 12 ans à Bangkok. Elle est diplômée du master de Sciences Po Lyon et du master2 des Sciences de l’information et Communication du Celsa, Paris IV. Elle est membre de l’agence MYOP depuis 2016.

Lauréate de nombreux prix, Agnès Dherbeys travaille principalement en Asie et en Europe pour la presse internationale, son travail a été exposé en France, en Espagne, en Italie, en Australie, en Corée du Sud, en Thaïlande, au Cambodge, en Chine. 

Ses reportages lient intimement le quotidien et l’environnement de ceux qu’elle photographie, notamment avec sa série Retired qui explore les rituels de son père adoptif retraité ; ou encore avec #K76-3613, Omone, à la recherche de la mère Coréenne, projet exposé au Musée de la Photographie de Séoul à l’occasion des Années Croisées France/Corée. Plus récemment, elle a travaillé sur le processus d’effacement de la mémoire au Cambodge, 40 ans après la chute du régime Khmer Rouge. 

En 2017 elle réalise son premier documentaire, Tropical Suite (52’), prime de la qualité du CNC.

Accéder au site du photographe

 

MAI 2022

JOURNAL. FEMMES DU COIN. PARTIE I

9 mai 2022. Montauban

Première rencontre avec Chantal, que j’ai eue régulièrement au téléphone depuis quelques mois. Ce premier entretien en réel est à la hauteur de nos échanges précédents. Chantal est une petite femme ultra dynamique à l’accent extrêmement chantant. Nous préparons le programme de la semaine. Nous commencerons par la ville dans le rural, à savoir une cité de Montauban demain matin. La virée de mercredi matin du « Solidar’ici bus » est annulée: une des intervenantes a le Covid. Vendredi, nous irons le matin à Lafrançaise puis à Nègrepelisse dont « on ne sait jamais à quelle heure on revient, tu vas voir là-bas, c’est rural de chez rural! ».


10 mai. Montauban/Beaumont de Lomagne

Matinée passée à la Comète: un centre social géré par la mairie, où Chantal pose son « Solidar’ici bus » une fois par mois, à l’entrée de la distribution des Restaurants du Cœur. Il s’agit d’un lieu entre deux cités où des Ukrainiennes croisent des Tchétchènes. Difficile de communiquer: les bénéficiaires parlent trop peu le français. Chantal laisse les femmes venir à elle; parfois elle les « accrochent » à leur passage. Elle leur parle de l’action du Planning Familial, du lieu. Elle utilise des outils pédagogiques dédiés pour leur en parler, mentionne discrètement et délicatement les violences conjugales, …. Elle offre à celles qui le veulent gratuitement du savon de toilette intime, des serviettes hygiéniques, des tampons. Je prends mes premières images. Je me dis que je vais beaucoup photographier Chantal ces premiers jours.

Nous déjeunons au Planning. Je rencontre Sandy et Blandine. S. a préparé du poulet. Elle vient de recevoir son récépissé pour son droit d’asile. Sandy parle d’une intervention dans un lycée, où la directrice a induit que si des filles tombent dans l’étau de relations abusives, c’est que quelque part, elles le veulent bien. Les femmes du Planning rient avec ironie mais aussi de la bienveillance, avec l’humour propre de ceux qui vivent et voient des choses dures et qui abîment. L’humour de ceux qui travaillent malgré tout toujours avec le panache et la pugnacité que leur quotidien exige. Nous partons pour Beaumont de Lomagne. L’accueil des Restaurants du Cœur est chaleureux. Les bénéficiaires restent, discutent. A la fin de la journée tous les paniers de nourriture sont partis: 111 pour 300 personnes. Francine, la directrice du centre explique aux bénéficiaires que ce n’est pas parce que le RSA vient de tomber qu’il ne faut pas venir chercher son panier. Qu’il faut étaler les dépenses dans le mois, gérer son argent, s’organiser, anticiper. J’ai oublié de demander le contact d’une des bénévoles Caroline, 23 ans avec qui j’ai discuté brièvement. Elle fait le ménage à la crèche de Beaumont le soir. Ça lui permet de continuer à aider aux Restos du Cœur 2 jours par semaine. Elle y travaille depuis 4 ans. Francine me le transmettra le lendemain, avec l’accord de Caroline et de sa mère, chez qui elle vit. J’échange quelques mots avec Bernard, 60 ans qui est déjà arrière-grand-père depuis septembre 2021. Il a eu son fils à 22 ans, qui a été papa à 19 ans d’une fille qui vient d’accoucher. Nous débriefons au retour dans le « Solidar’ici bus » avec Chantal :  «Toutes ces dames, qui prennent cher. Elles doivent rester positives si elles veulent continuer à avancer ». Elle m’explique sa méthode pour ses interventions dans les lycées, ses outils comme la girafe qui aide à exprimer ses émotions, et comment on les gère. Elle lit et fait parler sur des contes sur la pornographie, sur le corps, la contraception, les émotions. Elle rappelle la loi, les lois. Ce qui est légal et illégal.


11 mai. Montauban/Larrazet

Réunion d’équipe au Planning Familial à Montauban. Sont présentes Manon et Nadia, deux bénévoles, Chantal animatrice prévention, Greta stagiaire, Blandine, Sandy et Monique toutes trois Conseillères Conjugales et Familiales (CCF), ainsi qu’Annie, la Présidente.
Les femmes échangent sur les points à régler. L’abonnement pour les téléphones portables est questionné, la date d’inauguration du nouveau « Solidar’ici bus » également. Il n’est pas encore en service car il y manque une pièce au moteur qui n’arrive pas à cause des pénuries de composants. Un carton d’archives sur les luttes fondatrices du Planning Familial est rangé au bas d’une étagère qui accueille également le jeu de rôle du consentement, et un nuancier contraceptif. On cherche des moyens de financement. L’ambiance est bonne, les histoires parfois sont propices aux blagues. La charge de travail des Conseillères Conjugales et Familiales et de Chantal est immense, le Planning intervient notamment sur des formations, des interventions en lycées, collèges, primaires, travaille avec le procureur sur des ateliers de prise de paroles pour les victimes et les auteur.es de violence conjugale. La comptabilité du Planning est en retard. Tant pis, ce n’est pas ça l’urgence. En revanche, les cas sur lesquelles les femmes échangent, le sont. Les blagues stoppent face à la gravité des situations décrites. Sandy et Monique prennent le temps de partager avec les volontaires leurs expériences. Elles les préviennent: « si tu viens ici pour parler de toi, pour te faire du bien en aidant, ou pour régler tes problèmes avec les hommes, tu ne peux pas être claire avec les autres ». Sandy s’écarte du sujet de la conversation pour parler de « Ken et Barbie », un outil pour parler de l’égalité homme femme en école primaire. On revient aux violences. Sandy conclue avec fermeté, sans même s’en apercevoir: « la violence, c’est le pire fléau. Elle contamine absolument tout ».

Nous partons au Conseil Départemental où la journée d’accompagnement a été organisée en majorité par Les Francas. Le Planning Familial y est convié. Des groupes d’une dizaine de jeunes suivis par la protection de l’enfance vont se succéder et échanger avec Chantal sur les questions du corps, de l’IVG, de la contraception, des violences. Ils sont jeunes, la plupart mineurs. Leurs corps parlent autant que leurs mots. Lorsque Chantal leur explique que « mon corps m’appartient et personne ne doit le toucher sans mon consentement », certains reculent perceptiblement.

Je rencontre Lou. Elle me dit qu’elle est « connue de toute façon sur YouTube et les réseaux, donc pour la photo, y’a pas de problème ». Je la photographie de dos seulement malgré tout. J’aimerais pouvoir lui dire de faire attention à son image sur les réseaux sociaux, mais ce n’est pas ma place.


18H: Larrazet. Je retrouve W. 27 ans chez elle. Elle lance, dès le début de la conversation:  « Les mecs à la campagne ils voient pas beaucoup de nanas. Ils sont relous. Et puis ça jase vite ici, parce que moi, autant te dire que je n’ai jamais eu le projet d’être nonne ». Elle se marre. Son fils Antoine, 3 ans et demi joue seul dans sa chambre. Il descend et joue à la dinette avec nous. W. S’est séparé du père du petit. Elle est aujourd’hui à nouveau en couple, totalement amoureuse. W. ne voit plus du tout celui qu’elle nomme son « géniteur » et elle voit peu sa mère. « Quand on habitait encore ici, ma mère était la seule mère célibataire à 30 km à la ronde. Imagine ce qu’on disait d’elle. Finalement, elle est rentrée en Normandie, d’où elle vient ». W. a arrêté l’école après le brevet, elle a suivi une formation en carrosserie, mais un accident de scooter l’empêche désormais de porter de lourdes charges. Tout ça, c’était en Normandie, d’où elle est partie quand elle a rencontré un mec dans le Tarn-et-Garonne: « Sa plus grande qualité, c’était d’être du coin ». Être une femme du coin, ça veut dire qu’on a moins de travail, on dit « c’est une fille, elle a pas la force de faire le bois, alors que depuis mes 5 ans, je fais des lancers de bûches avec mes frères ». Si je pouvais, je me changerai en mec. Je serai pas obligée de porter un t-shirt, ou de me raser les jambes. Ici, c’est « Wesh Wesh pécore », un peu entre le mec de cité et le paysan. Sauf que les mecs ici ils ont jamais mis les pieds dans une cité, c’est plutôt le « wesh wesh du champ d’à côté, quoi ! ». Elle rit encore. Nous sortons vers le lavoir du village avec son fils où il y a un petit toboggan. La lumière, en train de baisser, est canon, W. est lumineuse. Je la convaincs de la prendre en photo, de face. Nous prévoyons de nous revoir samedi matin.


12 mai. Planning Familial / Beaumont de Lomagne

Ce matin, l’équipe du Planning Familial est en GAP (Groupe d’Analyse de Pratiques) où des échanges se font, avec l’aide d’un psy, à partir des différentes rencontres effectuées. Je ne peux pas y assister. Je les retrouve à la fin de leur réunion, souriantes et toujours très avenantes. Pourtant on peut aisément deviner que leurs échanges ont été éprouvants. L’après-midi dans le « Solidar’ici bus » est compromis, il y a eu une erreur de planning. J’en profite pour appeler Caroline, bénévole aux restos du cœur. Nous avons rendez-vous une heure plus tard. Caroline m’attend à la terrasse d’un café. Elle a du temps libre avant d’aller faire le ménage à la crèche où elle a décroché un CDI. Elle espère avoir un plein temps quand l’autre dame partira à la retraite. Ce sera aussi l’occasion pour elle de quitter la maison où elle vit avec sa mère: « ce sera plus pratique, je n’ai pas le permis de conduire. D’habitude c’est ma mère qui me dépose au travail mais quand elle ne peut pas, j’y vais à pied ». Une heure de marche. Caroline a quitté le lycée en fin de première. Elle n’a pas d’amis, pas de vie amoureuse: « je suis très timide ». Elle passe beaucoup de temps à la maison, avec ses chats ou à regarder des DVDs, Netflix. Sa petite sœur revient tous les week-ends du lycée où elle est pensionnaire. Sa seconde soeur vit en Espagne. Son père est parti il y a quelques années et « c’est beaucoup mieux comme ça, vraiment, c’est mieux pour tout le monde ». Je la photographie rapidement dans la rue. Elle est un peu gênée par l’exercice, je n’insiste pas.


13 mai. Lafrançaise. Resto du Cœur

Chantal sort sa table, ses deux chaises, ses prospectus, ses serviettes hygiénique. Je rencontre Isabelle, 46 ans et une de ses filles Lizea 16 ans. Lizea a déjà pu consulter un gynécologue, mais à Montauban à 40 minutes en voiture. Il ne s’agissait pas de parler contraception mais de trouver des réponses aux douleurs insupportables au ventre qu’elle subissait. « Là, ça va mieux, mais c’est pas parfait ». Je leur demande si c’est compliqué d’être une femme à la campagne. En cœur, mère et fille me répondent que non, que c’est la même chose, que les hommes et les femmes ont le même humour. Qu’on s’entend bien. Nous abordons la scolarité de Lizea. Elle n’est pas heureuse dans son collège où elle a dû redoubler sa troisième. On la harcèle « parce que je m’habille comme un garçon. On dit que j’ai tabassé des élèves, que je ne suis pas normale parce que j’ai les cheveux courts ».

Pour sa Seconde, elle cherche un lycée ULIS, où l’inclusion des élèves en situation de handicap au sein des classes ordinaires y est renforcée. Mais la liste d’attente est longue: « pour les garçons, trouver une place ULIS c’est facile: il y a de la place en bâtiment, menuiserie. Pour les filles, on nous propose seulement l’hôtellerie ou la nourriture, et là, c’est plus compliqué ».

C. a 58 ans. Aide-soignante, elle est actuellement en arrêt de travail : burn out total. Une partie de sa famille est du coin, elle a rencontré son ex-mari lors du mariage de son cousin. Ils sont séparés depuis une dizaine d’années. « Il était manipulateur, pervers, dégradant, humiliant. Il passait son temps à être négatif sur mes amis, à les critiquer. Dans les villages tout se sait. Au bout d’un moment, on nous a tourné le dos. J’ai passé 20 ans avec lui. Je ne me rendais compte de rien. J’ai ouvert les yeux quand il est parti travailler un temps à Mayotte. J’allais tellement mieux ! Mais il a mis du temps à partir, il ne supportait pas que je le quitte ».Maintenant, le quotidien, la vie sociale, c’est plus ou moins facile pour Christiane. « Une mère célibataire en campagne, ça fait jaser. Le pire, c’était quand j’allais chercher mon fils à l’école. Les autres mères ne me parlaient pas, me regardaient de travers, elles avaient peur que je leur pique leur mari ! Il parait d’ailleurs que j’ai couché avec tous les mecs du pays! ». Elle rit. « Vous savez, ici on est en campagne. Un mec qui saute une femme, c’est un Don Juan. Une fille, c’est une pute. On en est encore là ici ». Elle m’invite à voir ses chevaux demain matin, avant d’aller au pique-nique des bénévoles du Resto du Coeur de Lafrançaise.


14 mai. Larrazet / Labarthe

W. est réveillée depuis 7h du matin « à cause d’Antoine », le petit. Nous reprenons notre discussion autour d’un café très long. Même si je ne prends pas de sucre, elle me propose une petite cuillère: sa copine fait ça, « elle aime bien, c’’est psychologique ». Elle me confie qu’elle veut se faire stériliser, mais que c’est compliqué : « je n’ai pas 30 ans, je n’ai qu’un enfant. Ne pas en vouloir de second, c’est pas une raison suffisante pour les gynécos ». En revanche, W. n’utilise aucun moyen de contraception avec son amoureux, à part la « bonne vieille méthode du retrait » et si elle tombe enceinte, « il y aura 9 chances sur 10 pour que j’avorte ». Je lui demande s’ils ont déjà parlé ensemble de ce risque. W. ne me répond pas. Elle m’explique seulement que tous les mois, si elle a 4h de retard pour ses règles, elle flippe. Je retrouve C. qui vit dans des hauteurs de Labarthe, à 45 minutes de chez W. Elle nourrit ses chevaux, ses poules, ses chats pendant qu’elle me parle. Elle s’est réveillée à 4h du matin pour aller chercher son fils en boite de nuit: « je préfère ça plutôt qu’il ne rentre avec n’importe qui ». D’autres soirs, son fils fait des animations de lumière et musique pour les fêtes du coin. Il n’a que la conduite accompagnée, alors justement, elle l’accompagne. Elle a installé un matelas au fond du camion, elle dort dedans pendant que son fils fait ses animations. Le père vit loin. Il devait d’ailleurs acheter le petit camion qui permet à son fils de se faire un peu d’argent. « Il promet tout le temps des choses, mais il les fait jamais. Il dit même qu’il pourrait faire changer le sens de la terre ! Mais à la fin, c’est toujours moi qui fait tout ». Je glisse à C. mon envie de photographier une de ces fêtes du coin. Elle va voir avec son fils, il doit être au courant. Je quitte C. J’ai complètement oublié de lui faire signer l’autorisation de prise de vue. Je n’ai que des photos où on ne voit pas son visage, mais j’espère la convaincre la prochaine fois où je la vois. J’ai ouvert une boite de Pandore. L’équipe du Planning Familial de Montauban est plongée dedans depuis des années, des décennies pour certaines. L’énergie de ces femmes est fulgurante. Je crois me souvenir que ce qu’il reste dans la boite de Pandore, c’est l’espoir.

 

JOURNAL. FEMMES DU COIN. PARTIE II

Semaine du 16 mai. Paris

Je prends contact avec l’infirmière du lycée de Montech, dont le Planning Familial du Tarn-et-Garonne m’a beaucoup vanté l’action. Nous avons rendez-vous le 31 mai prochain au lycée. Elle doit me présenter à d’autres acteurs qui étoffent le maillage qu’elle a créé pour les adolescentes en situation de grossesse. En revanche, pas de nouvelles d’une des sages-femmes que j’ai contactée pour échanger sur les IVG médicamenteuses. J’attends également des nouvelles de T., le fils de C. T. fait des animations pour les fêtes de village, son et lumière. Photographier l’atmosphère et l’ambiance de ces animations me semble être aussi une belle entrée pour parler de la vie amoureuse des femmes en milieu rural.


23 mai. Paris

Des nouvelles de W au téléphone. Demain, 24 mai, elle va se faire poser un stérilet hormonal, « comme ça je vais arrêter de flipper tous les mois et en plus ça coupe les règles ». Comprendre: être active 365 jours sur 365. Je me demande si notre discussion du petit déjeuner chez elle ne l’a pas influencée. Je retourne plusieurs fois dans ma tête cette fameuse question déontologique récurrente chez les journalistes. Je lui demanderai la semaine prochaine quand je la verrai. W. partira sans enfant en vacances avec son amoureu trois ou quatre jours en août, après les vacances de Chantal. On espère pouvoir se voir juste avant.


24 mai. Paris

T., le fils de C. me rappelle. Il m’invite sur plusieurs dates pour ses animations son et lumière avec son « discomobile ». L’une d’entre elle n’est pas dans le Tarn-et-Garonne, mais dans le département limitrophe. Il me dit que ça ne change rien, « tu vas voir, c’est pas Paris ici, on y va grave dans le coin ! ». L’animation, c’est sa passion. Il a commencé à 7 ans, « avec les trucs GIFI à trois francs six sous ». Puis, il s’est fait offrir du matériel par son père, sa mère, il a rencontré des collègues, il s’est mis à travailler. Ils tournent désormais à trois sur les « prestas »  qui commencent à 18h, « mais la semaine prochaine, on aura le temps de discuter, c’est juste de la musique de fond. La vraie soirée, ça commence à 22h ».


31 mai. Montauban

Lycée de Montech: 868 étudiants majoritairement en filière générale. J’ai rendez-vous avec Catherine Meuillet, l’infirmière de l’établissement. Un Mac Do et un Lidl sont opportunément posés au rond-point qui mène au lycée flambant neuf. Le lieu, qui a la forme d’un bateau, me parait ultra sécurisé. Les lycéens ont chacun un badge qui ouvre les portiques en métal. Catherine m’accueille, nous passons par le foyer où les adolescents jouent au babyfoot ou regardent un film sur Netflix, avant d’arriver à l’infirmerie —une aile vaste où se trouvent son bureau, des toilettes et deux salles qu’elle a dédié aux « siestes flash ». Catherine m’expose le maillage qu’elle a créé avec plusieurs associations, telles que le Planning Familial ou encore la maison de santé de Montech où travaillent notamment en libéral une sage-femme et un médecin qui pratique la gynécologie. « Il n’y a plus de gynécologues ».

En 10 minutes, trois jeunes filles viennent la solliciter: mal de tête, mal de ventre, mal au corps à cause « du cartilage de croissance ». Catherine distribue à chacune un Doliprane, sans jamais omettre de demander aux adolescentes si elles ont cours et si leur prof est au courant. Elle note des mots d’excuse et propose à deux d’entre elles de se reposer dans les lits créés à cet effet. Un poster qui expose les 100 dates qui construisent les luttes féministes aujourd’hui est affiché à côté de la table de Catherine. J’entrevois la pharmacie de l’infirmière du lycée: on y trouve des antidouleurs donc, du Spasfon, mais aussi la pilule d’urgence (« celle des 72h, pas celle de 5 jours »), et des tests de grossesse. « Depuis le confinement, on m’en demande régulièrement. Avant le Covid, ça n’arrivait pour ainsi dire jamais. Mais là! Les lundis matin, ou après un long week-end comme celui qu’on vient de passer, c’est désormais courant. J’ai même dû refaire du stock! ». Il reste 4 pilules d’urgence et deux tests de grossesse. Catherine espère que ça tiendra jusqu’à la fin de l’année. L’infirmière du lycée est une passeuse. Si une jeune fille sollicite un rendez-vous de gynécologie, elle l’aiguille. Elle lui explique aussi qu’elle a maintenant le droit d’être autonome, que la présence de la mère doit être en salle d’attente et pas avec le médecin. Elle insiste sur les bienfaits d’un dialogue en individuel. Elle sait qu’elle « fait partie du lycée », qu’elle « est » dans le lycée. « Bien que je sois neutre, pour les ados, c’est souvent mieux quand ils parlent à des personnes tierces ». Sandy ou Chantal sont intervenues plusieurs fois au lycée dans le cadre de « Génération Egalité », financé par le Conseil Régional. Mais à cause du Covid, tout a été chamboulé. « Les Premières et les Terminales actuelles n’y ont pas eu accès. Le lycée a malgré tout réussi à autofinancer une séance de rattrapage, qui a son coût … Mais aux vues des retombées et des changements au sein des classes, et des choses qui se révèlent après ces deux heures, franchement, ça vaut le coup ».

La sonnerie du lycée sonne pour la seconde fois depuis mon arrivée. Depeche Mode, Enjoy The Silence. Andrew Fletcher est mort il y a 5 jours à peine. Une sixième jeune fille vient chercher des serviettes hygiéniques pour sa copine qui s’est tâchée et qui est restée à l’étage. Je quitte Catherine, qui fièrement me montre une commode dans le couloir où les préservatifs sont en libre-service. A l’entrée du lycée est exposé l’historique de la construction du lycée. Au milieu des projets d’architectes et des plans du lycée, on trouve aussi exposée une petite maquette du Bus Bleu de Chantal et Sandy.

Lazzaret

W. m’attend près de chez elle. Elle insiste pour dire bonjour au domaine d’à côté, où un voisin aide la châtelaine à déterrer un arbre. Nous croisons 4 ou 5 autres voisins, qui tous prennent le petit Antoine dans leurs bras. W. est hyper sociale. Elle est à l’aise avec tout le monde, et ils lui rendent bien. Finalement elle n’utilise toujours pas de contraception avec son « amoureux ». Ses raisons sont évasives. Nous partons pour le lac de Corde Tolozane, où W. se rend dès qu’elle peut, avec son mec ou avec son fils. Aujourd’hui en tout cas, « les weshwesh pecore sont encore là, je vais pas pouvoir me faire bronzer seins nus ». Une grenouille, une larve de libellule. Des lézards. Nous passons deux heures à jouer dans l’eau, prendre le gouter. W. a déjà prévu toutes les tenues qu’elle portera pendant les 3 jours en Espagne qu’elle va passer avec son amoureux mi-août. Ma cousine m’appelle. Elle m’apprend un décès dans la famille. Je quitte W. qui me propose de diner chez elle pour que je ne sois pas seule. Je décline son invitation. Je lui explique que pour des raisons éthiques, je ne peux pas être sa copine. Elle me répond qu’« on est pré-copines alors! ».


1er Juin. Montauban. Planning Familial

Je parle avec T., le fils de C. tôt, le matin. On ne pourra se voir que vers 22h vendredi soir pour sa discomobile. Il a accepté un autre job pour samedi, à 2h30 de Montauban. L’équipe du Planning Familial est en réunion hebdomadaire. Les Antennes Départementales se réunissent tous les 3 ans en Congrès  : Annie, la Présidente, annonce les dates précises au prochain hiver. Chantal ne pourra y aller, elle sera en vacances. Nadia, bénévole, a encore besoin d’être formée et elle en sera. On lui explique le fonctionnement du Congrès. La discussion bifurque sur le handicap, puis la prostitution. Puis elle dévie sur la « pornographie féministe et éthique » et sur l’exposition, très tôt, des enfants à la pornographie. Je découvre l’existence de « Jacquie et Michel », ce site de pornographie sur YouTube. On en revient à la prostitution en évoquant le cas d’une petite de 14 ans qui est allée d’elle même en maison de dressage à Toulouse et qui est « totalement dissociée » selon Monique: « la gamine, pour elle, elle n’est pas dans la prostitution. On va donc commencer d’abord par savoir où elle est exactement, non ?! ».
Françoise de « SOS hépatite » arrive. Elle va accompagner Chantal dans deux villages. Elle présente à tout le monde son projet, son asso. On parle chiffres, appel d’offre, prévention, VIH, maillage à créer. Deux des sages-femmes que j’ai contactée me répondent. Le rendez-vous est pris à Lafrançaise avec Brigitte Falliex vendredi midi. Toutes les femmes avec qui j’avais discuté lors de mon premier voyage m’avaient vanté ses mérites. J’ai également l’autorisation de suivre Mme Baudet dans ses visites à domicile demain matin autour de Montauban.

Verfeuil sur Seye.

Le Solidar’ici bus ne se pose pas cette fois dans un lieu de distribution des Restos du Cœur, mais devant le café associatif de la « Maison de la Halle » à Verfeil sur Seye. Il s’agit d’un village connu depuis les années 90, notamment grâce à Colette Magny, une artiste anar’ qui y avait créé le festival Des Croches et la Lune et où elle est décédée. Aujourd’hui 400 personnes peuplent le village, dont 66 enfants. La majorité sont « des néoruraux qui choisissent leur précarité ». Le village n’est desservi par aucun bus, il n’y a pas de médecin, pas d’école, pas de pharmacie, mais beaucoup de praticiens de médecines alternatives (une femme qui arrête le feu, une acupunctrice, une ostéopathe des femmes et des enfants, un herboriste). Le prix des loyers est de 6 à 7 euros le mètre carré, « mais il n’y a plus rien à louer dans le village ». La Maison de la Halle est une association ultra dynamique qui monte un nombre de projets dans lesquels je me perds. Je rencontre Eline, qui habite à 4 kilomètres d’ici et qui est venue à pied. Nous parlerons plus tard, elle part se faire dépister avec Françoise et faire un entretien avec Chantal. Doriane a 49 ans, elle me questionne sur « les Femmes du Coin ». Elle veut me parler et être photographiée. Je me dis que c’est bien la première fois que c’est si « facile » de prendre contact dans ce projet. Doriane vit à Verfeil sur Seye depuis 22 ans. Elle est arrivée ici « un peu par hasard. On visitait Saint Antonin avec le père de mes enfants. On s’est séparé, je suis restée ». Doriane a subi 2 avortements dans sa vie, « à chaque fois, je suis tombée enceinte alors que j’étais sous contraception ». La première fois elle avait 17 ans et elle avait dépassé le terme légal. Son gynécologue de l’époque a fait une petite entourloupe sur l’acte, et l’aspiration s’est passée dans une clinique privée. La seconde, c’était il y a 12 ans. Elle est allée dans l’Aveyron, à Villefranche de Rouergue, « parce que c’est plus proche que Montauban ». On m’a donné les médicaments le matin. À midi, je n’avais rien expulsé, on m’a demandé de partir pour « libérer un lit ». On lui explique qu’avec le trajet en voiture, ça va bientôt arriver. « Effectivement, en arrivant chez moi, j’ai évacué une masse. Mais pendant 2 mois je n’ai pas eu de règles. Je n’ai pas eu d’examen de contrôle ni de rendez-vous de l’hôpital non plus. Au bout d’un moment, inquiète, je vais voir mon gynéco qui voit à l’échographie que le fœtus est toujours là, mort. Le choc. Je suis retournée à Villlefranche de Rouergue, avec un autre médecin, qui a aspiré. Quand je me suis plainte du manque de suivi, on m’a engueulée. C’est inadmissible. C’est pour ça que je vous parle. Il faut que ce genre de comportement cesse ».

Cela fait presque 20 ans que je suis photographe, je ne sais toujours pas si mes photos font aucune différence, mais je sais que j’y crois encore. Sinon, à quoi bon? Je prends peu de photos ; je n’ai pas le temps. On me vante la vie ici, ses acteurs, ses associations, les mérites d’une sage-femme qui pratique les accouchements à la maison, « notre fée ». Je revois Eline. Nous n’avons pas le temps de parler, on se donne rendez-vous en juillet. Chantal range son bus. Elle a pu faire quelques entretiens, notamment avec les enfants du village. Il est 19h00. En avril, Chantal m’avait prévenue : « Tu verras à Verfeil, on ne sait jamais à quelle heure on repart ».

JUIN 2022

2 Juin. Périphérie de Montauban

Sandrine Baudet est une sage-femme libérale. Son cabinet se situe à quelques kilomètres du centre de Montauban. Grande, très mince, la quarantaine. Après plusieurs années exercées en hôpital dans un autre Département, Sandrine a suivi son mari, muté à Montauban. Son installation a été compliquée car la zone est considérée sur-dotée en termes de sages-femmes selon la CPAM. Elle a finalement obtenu sa convention par dérogation : « Ils ont pris en compte la mutation professionnelle de mon mari, et surtout le fait que je me suis associée avec une sage-femme échographe. C’est comme s’ils n’avaient pas encore intégré qu’il n’y a presque plus de gynécologues et que nous, les sages-femmes pratiquons les suivis gynéco. J’ai vu des femmes qui n’avaient eu aucun suivi après leur grossesse pendant des années! ». Sandrine travaille « entre 50 et 60 heures par semaine, avec deux matinées dédiées aux visites à domicile ». Même si elle prend encore de nouvelles patientes, la sage-femme n’a plus de place avant le mois d’août sur Doctolib. Outre le suivi gynécologique, elle pratique la préparation à la naissance, le suivi post natal, le suivi de grossesse. En revanche, pas d’IVG, « c’est mon choix de ne pas le faire. Je suis formée, mais je ne me sens pas légitime de le faire : je n’ai pas le temps. Les IVG demandent de la disponibilité ». Au volant de sa Fiat 500, elle regrette amèrement la fermeture d’une des maternités de Montauban depuis décembre 2021 « alors qu’ils faisaient 400 accouchements par an ». Nous ferons 3 visites à domicile ce matin, deux visites post-natales et un monitoring pour une grossesse à risque. Ces 3 patientes ont accouché ou accoucheront en clinique privée. Sandrine se désole à nouveau de la fermeture d’un tiers des maternités en France en 20 ans : « On maltraite les deux âges extrêmes de la vie: regardez les Ehpad… ».

Caussade. Distribution des Restos du Cœur

Soleil de plomb sur le parking poussiéreux en zone industrielle de Caussade. Les bénéficiaires viennent en avance. Ils tentent de se trouver une place à l’ombre en attendant qu’on appelle leur nom. J’ai l’impression d’être à Nègrepelisse, c’est difficile de communiquer car ici, on ne parle pas très bien le  français. Je joue un peu avec les enfants. Une femme m’aborde: Hélène. Elle vit à 12 kilomètres de Caussade, à Montpezat-de-Quercy avec ses filles de 18 et 13 ans. Elle vient aux Restos du Cœur depuis février. Infirmière, elle a refusé de se vacciner et s’est fait suspendre. Elle s’engage dans une longue discussion sur les médecines alternatives, elle-même est acupunctrice. Finalement, sa suspension, « c’était un signe. Ça m’a permis de développer ma pratique de la médecine chinoise ». Elle troque son savoir-faire contre des travaux dans sa maison, des soins à ses bêtes. Elle termine en lâchant: « Le plus dur en milieu rural c’est de faire vivre sa douceur. C’est rude la vie ici ». On appelle son nom pour la distribution de nourriture. J’essaie de la rattraper quand elle part, mais elle n’accepte qu’une photo de dos. Je la prends, mais je doute de l’utiliser dans mon editing final.

3 juin. Périphérie de Montauban

Sandrine fait un cours de préparation à la naissance avec deux de ses patientes qui sont dans leur 8ème mois. Elle est douce, très pédagogique. Elle informe les jeunes femmes sur le placenta, les différentes procédures sur son expulsion. Je prends quelques photos, j’écoute, j’apprends des choses sur mon propre accouchement que j’ignorais. Je m’éclipse pendant la séance ; j’ai rendez-vous avec C. à Lafrançaise.

Lafrançaise

La route est magnifique. Je m’arrête sur un guet, je prends quelques photos. C. est en retard. Nous nous croisons seulement, j’ai un autre rendez-vous. C. me donne l’adresse de la « discomobile  » où elle accompagnera son fils ce soir. On espère que ça ne sera pas annulé à cause de l’alerte orange sur la région. Brigitte Falleix est la sage-femme de Lafrançaise. La maison de santé est neuve, grande, très confortable. Comme Sandrine Baudet, elle ne pratique pas l’IVG médicamenteux mais « si besoin, j’oriente les jeunes filles vers mon collègue qui est médecin généraliste dans la même maison de santé ». Elle vient de la région parisienne, a travaillé à Port Royal, Bichat, Poissy, à Juvisy. Elle est venue dans le Tarn-et-Garonne il y a 12 ans. « Je connaissais l’hôpital en milieu urbain, dans des zones de quart monde… Mais le rural, pas du tout ». C’est une des rares sages-femmes du Département implantée dans un village.

Montauban. Centre de Planification à l’hôpital de Montauban

Fabienne Pern Savignac est CCF au Centre de Planification. Le Centre de Planification est un organe du Conseil Départemental. Comme Sandy et Chantal du Planning Familial, elle fait de la prévention en milieu scolaire. Elle accueille aussi lors des permanences à l’hôpital des mineures et jeunes adultes pour des IVG ou des consultations de gynécologie (qui sont faites par le médecin du service). La redondance des missions entre le Conseil Départemental et le Planning Familial me surprend.

Montauban. Planning Familial

Je pars dire au-revoir à l’équipe du Planning. Je m’inscris comme adhérente à l’antenne du 82 pour la somme de 20 euros. Nous nous reverrons en juillet mais pas lors de mon premier voyage du mois, car l’équipe part en « vacances » avec les dames de l’accueil de jour, victimes de violences conjugales.

Pompertuzat. Fête de village

Je ne suis plus dans le Tarn-et-Garonne, mais je retrouve C. et son fils Théo dans le département limitrophe, entre Carcassonne et Toulouse. La fête n’est pas annulée. L’ambiance est comme je l’avais imaginée: on croise des familles, des barbes à papas, des churros, des verres consignés, des adolescents qui se tournent autour, des filles qui rient très fort. La fanfare rythme le dîner qui accueille près de 200 personnes. C. me montre où elle va dormir pendant le bal : à l’avant du camion qu’elle a acheté pour son fils avec son héritage. Pendant la nuit, elle installera un petit lit directement sur la scène. Il faut surveiller le matériel. Théo, lui, dormira chez son copain. A chaque « presta », il lui file un petit billet « pour l’essence et le reste ». Il est fier ce soir car les résultats de Parcours Sup viennent de tomber, il fait partie des 3% sélectionnés dans un BTS audiovisuel à Toulouse. Mais il n’est pas encore sûr de suivre la formation: « l’idée c’était d’avoir mon bac et commencer à travailler avec la discomobile ». Son associé acquiesce, sans commenter l’opportunité du BTS offerte à Théo.

Je prends des photos de la fête, je fais attention à conserver l’anonymat. Ce qui me semblait être une contrainte il y a quelques années me semble être une évidence aujourd’hui.


4 juin. Varen

Eline vit près de la rue de la Fontaine à Varen depuis octobre 2021. Eline n’a pas grandi très loin, à Caussade. Le décès d’un de ses amis l’a poussée à quitter le lycée et à commencer à travailler. Avant Varen, elle vivait à Toulouse en suivant des formations, ou en service civique dans une structure circassienne, ou encore en faisant du babysitting, mais elle « n’en pouvait plus de la ville ». Elle espère être embauchée par la Communauté des Communes pour travailler en centre de loisir avec les enfants, mais elle n’a pas son BAFA. Eline ne conduit pas, elle a payé pour ses cours de conduite mais ça traine, elle attend sa date d’examen depuis des mois. Si elle est embauchée, elle ira travailler à 15 kilomètres de Varen, en vélo probablement. À Toulouse, elle était partie avec sa bande de copains, mais ils sont revenus peu à peu dans le coin. Ils vivent tous à quelques dizaines de kilomètres les uns des autres, à Verfeil ou à Saint Antonin. Eline aime l’été, parce que ceux qui font des études reviennent pour les vacances. Elle rencontre des potes de potes. Il y a pas mal de fêtes, les gens viennent de loin pour ça. Elle a pris la pilule contraceptive pendant 13 ans, mais elle a arrêté il y a un. C’était son médecin généraliste qui lui prescrivait. « Un coup de fil suffisait ». De toute façon, Eline est très méfiante envers la profession en général : « J’ai des errances médicales. Les médecins ne vont pas chercher très loin. Pendant un temps je ne pouvais plus utiliser mon bras. On m’a répondu que c’était dans ma tête. Maintenant ça va mieux, j’ai une copine herboriste qui a commencé à me traiter. Les médecins, ils ont trop de clients, ils ont vraiment plus ce truc de soigner. On s’occupe des symptômes, pas des maladies ». Eline n’a pas non plus confiance dans la police. C’est pour ça qu’elle n’a pas porté plainte quand son petit copain l’a violée. Elle n’a pas confiance en sa mère non plus : « Quand mes parents se sont séparés, ça n’allait pas très bien, mais je voulais gérer toute seule, prendre mon temps. Un jour où on revenait de vacances, elle m’a piégée. Elle avait pris rendez-vous pour moi et m’a forcée à aller à son cabinet. J’ai refusé ».

Dans 20 ans, Eline se voit bien « dans une maison un peu paumée, mais dans le coin, parce qu’il y a qu’ici que c’est bien ». À Vahour par exemple pas loin, il y a un village d’habitations légères, des yourtes, des cabanes en bois. Je suis vraiment à la recherche d’autonomie. Affective, sociale et matérielle. Nous nous promenons dans le village, au bord de l’eau pour faire des photos. Eline est très douce et mélancolique à la fois. Je veux un lieu calme et tranquille pour la photographier.

Entre Montauban et Varen

Je m’arrête à la pharmacie conseillée par Fabienne Pern Savignac. Je voudrais connaître le vécu d’une pharmacie qui peut délivrer les pilules d’urgence, et qui sont au cœur de l’interdépendance en milieu rural. Nous avions rendez-vous, mais la pharmacienne n’est finalement pas disponible. J’irai la voir en juillet.

Montauban

Je retrouve W. qui passe l’après-midi chez son amoureux à Montauban avec son fils. Je ne prends pas de photo.


Lundi 13 juin

W m’appelle pour me dire qu’elle a enfin son stérilet posé.