Territoire : France métropolitaine


À la rencontre d’étudiants français d’horizon divers à travers le territoire, Lucille Saillant ouvre avec eux une conversation sur ces deux dernières années et ce qu’elles ont effacés, transformés et créés chez eux.

© Manon Thomas
© Manon Thomas

Lucille Saillant est née à Rennes en 1998 et a grandi à Villeurbanne, en banlieue lyonnaise.

Après un parcours scolaire très marqué par le devoir de mémoire, elle est admise à l’École européenne supérieure de l’image de Poitiers en 2016 où elle obtient son DNA en 2018 et son DNSEP en 2021. Rentrée à l’EESI dans l’optique de raconter des histoires, la photographie s’impose progressivement comme son médium principal autour d’un travail axé sur les notions d’histoire et de mémoire, de leurs enchevêtrements à leurs enjeux politiques.

Ces questionnements l’emmènent en Cisjordanie en 2018 et elle retourne à Jérusalem quelques mois avant la pandémie dans le cadre d’un échange à l’Académie des arts et du design de Bezalel. En septembre 2020, elle se rend à la frontière entre l’Allemagne et la République Tchèque sur les traces d’un ancien camp de concentration. D’une tradition documentaire, sa photographie laisse une grande place à l’absence et se cristallise le plus souvent autour de lieux où Lucille tente de documenter les histoires affleurant à la surface. Guidée par les récits et l’oubli, son mémoire de fin d’études s’intéresse à la destruction des cimetières et à leur nature géopolitique.

Avant-propos / Informations sur la nature du carnet de bord

Sont ici recoupés différents éléments documentant l’avancée de la commande : notes manuscrites, compte-rendu par mois de travail, réflexion sur le projet, planches de recherches, etc. Je photographie en argentique et en numérique, les images sont donc mixtes et à ce stade du travail quasiment pas retouchées/éditées. L’idée est de montrer la mise en lien des différents portraits réalisés et la naissance d’une cohérence visuelle.

FÉVRIER 2022

Cette commande est pour moi une première occasion de réaliser un travail de portrait. Je décide de commencer avec une connaissance, afin d’être en terrain pas tout à fait inconnu et car il me semble qu’elle a des choses à raconter sur la manière dont elle a vécu la crise sanitaire. Nous nous entretenons deux bonnes heures et c’est aussi le moment pour moi de lui parler du projet, de pourquoi je l’ai proposé, des images à l’origine et de ce que j’ai en tête.

Images du confinement à l’origine du projet, photographies argentiques et numériques (au téléphone), 2020 ©Lucille Saillant
Images du confinement à l’origine du projet, photographies argentiques et numériques (au téléphone), 2020 ©Lucille Saillant
Images du confinement à l’origine du projet, photographies argentiques et numériques (au téléphone), 2020 ©Lucille Saillant
Images du confinement à l’origine du projet, photographies argentiques et numériques (au téléphone), 2020 ©Lucille Saillant

Lors de notre discussion, certaines de ses phrases m’accrochent particulièrement et s’associent à des images mentales. Je m’aperçois de la force du « je » dans son récit et cela confirme qu’en plus de photographier, je veux écrire. J’ai l’idée d’un texte écrit à la première personne qui mêlerait l’ensemble des témoignages reçus et collectés. Un texte fait de contradictions et de répétitions, une sorte de témoignage pluriel. Je réalise quelques premières images test dont un portrait en pied. Le fait de faire poser la personne photographiée me questionne. En parallèle de ces premières recherches, je rédige un appel à témoignages que je cherche à diffuser au niveau national, en commençant par les universités. Je souhaite amasser une matière première, écrite et oral, de ce que les étudiants ont a raconté de ces deux dernières années. Le point de départ de ce projet ne peut être que leurs mots.

Appel à témoignages publié sur Instagram

https://www.instagram.com/p/Ca62SUuM5U2/?utm_source=ig_web_copy_link

Capture IG

 

MARS 2022

Le mois de mars est dédié à la diffusion de l’appel à témoignages et je passe beaucoup de temps au téléphone à négocier plus ou moins difficilement avec les universités et d’autres établissements. Je passe aussi du temps sur les groupes Facebook étudiants et c’est d’ailleurs par-là que je prends contact avec trois étudiantes toulousaines qui seront les premières à être photographiées. Je souhaitais et espérais à l’origine pouvoir suivre sur un temps plus ou moins long une dizaine d’étudiants mais je réalise rapidement que cela ne va pas être possible ou que ce n’est en tout cas pas réalisable avec mon propre emploi du temps. Je décide donc de recueillir des témoignages et de rencontrer des étudiants quand c’est possible et dans des conditions « moins idéales » mais plus réalistes. Si les étudiants ont témoigné avant, nous prenons environ deux heures pour réaliser les images ensemble. Dans le cas contraire, nous prenons le temps d’un café pour réaliser un entretien de vive voix, que je prends en note. Cumulant plusieurs activités et ne pouvant être à 100% sur le projet avant début mai, je décide de rentabiliser tous mes déplacements à venir. Après mon amie pictavienne, c’est Toulouse puis Amiens qui sont sur ma liste. Je prends également contact à ce moment-là avec des initiatives à destination des étudiants mises en place ou renforcées pendant la crise sanitaire (service de santé universitaire, épicerie solidaire et distribution alimentaire) mais je réalise rapidement qu’il s’agit d’un tout autre travail en soi. Lorsque je me rends à la distribution de l’AGEMP à Toulouse, les adhérents me rappellent ce qu’ils disent à tous les journalistes : il n’est pas question de faire des images misérabilistes. Je photographie les ombres au sol et les mains. Il y aurait définitivement à creuser mais les premières étudiantes que je rencontre me permettent ainsi de trancher les limites de mon sujet. Ce qui m’intéresse est plutôt le récit des étudiants et la manière dont je peux le retranscrire qu’une représentation directe de ce que l’on s’attend à voir.

Planche de recherche dessinée, extrait de carnet, mars 2022 ©Lucille Saillant
Planche de recherche dessinée, extrait de carnet, mars 2022 ©Lucille Saillant

Je commence ainsi à voir la genèse de différentes typologies d’images parmi lesquelles : un portrait dans l’endroit où les étudiants ont été confinés ou encore une image de leurs mains tenant un objet lié pour eux à cette période. J’accumule aussi des détails de leur logement sans trop savoir où cela trouvera sa place. Comment photographier un moment qui est presque passé ? Tous les étudiants que je rencontrer me disent que c’est peut-être le dernier moment pour en parler. Les restrictions tombent progressivement et la chronologie n’est plus aussi claire qu’il y a quelques mois. L’idée est d’amasser le plus de matière première possible, qu’elle soit photographique, textuelle ou sonore avant début juillet. Si la diffusion de l’appel à témoignages fonctionne difficilement, une bonne trentaine de témoignages me permettent d’avoir un premier aperçu. Les témoignages vocaux sont particulièrement prenants car la présence d’une voix donne inévitablement corps à l’histoire. Les témoignages écrits varient de quelques lignes pudiques à des pdf de plusieurs pages. Je réalise les concordances, les différences et les nuances. Des phrases reviennent : « J’ai eu de la chance, je ne peux pas me plaindre, mais… ». D’autres se contredisent. Le monde s’est-il rétréci ou élargi ? Trouver un sens à sa vie, trouver l’amour, le perdre. Chercher du sens, plus qu’avant. Et si la majorité des témoignages rendent compte de ce que je m’attendais à trouver ayant moi-même été étudiante ces deux dernières années (à savoir beaucoup d’angoisses, une santé mentale mise à mal allant parfois jusqu’à des pensées suicidaires), certains m’écrivent justement dans l’optique d’évoquer un aspect plus positif de la pandémie. Je dessine des idées d’images ou de cadrage qui naissent à mesure des témoignages et des discussions puis je réfléchis aussi à la question de la diversité. Je crois que ce projet tiendra en multipliant les portraits et les rencontres. Et même si le portrait est un aspect nouveau dans mon travail et que c’est encore effrayant pour moi, je cherche leur présence dans les images : leur regard, leur main. Je donne au final assez peu d’indications. « L’idée est d’être plutôt neutre. Si tu acceptes qu’on voit ton visage, il suffit de regarder l’objectif ». Peut-être que c’est parce qu’ils m’ont déjà raconté leur histoire et que « je sais » mais je crois que ça fonctionne ; je crois que leur visage et leur posture seule, dans ces espaces qui sont les leurs, disent déjà beaucoup. 

Planche de recherche, les étudiants dans leur espace de confinement, photographies numériques, mars/avril 2022 ©Lucille Saillant
Planche de recherche, les étudiants dans leur espace de confinement, photographies numériques, mars/avril 2022 ©Lucille Saillant

 

AVRIL 2022

C’est un récit pluriel qui m’intéresse et des détails insignifiants que j’ai hésité à photographier dans les premiers appartements prennent subitement du sens à quelques centaines de kilomètre de là. Il y a des images où avant même de les prendre, je sais. Je sais que c’est une image pivot. Ça peut être grandiose, parfois très complexe mais le plus souvent, c’est très simple. Cette photo, le twist (et le soulagement pour moi), c’est une carte du monde au mur tenue par trois punaises et dont l’un des coins est affaissé. « Depuis cinq ans ». Et prendre cette photo c’est mettre en perspective toutes celles réalisées auprès de déjà (et seulement) sept étudiants et enfin commencer à voir la cohérence. Planche de recherche après planche de recherche, les liens se créent. Je n’ai pas le temps d’éditer, je me contente à la fin de chaque séance de recadrer légèrement ce qu’il y a à recadrer et de rectifier grossièrement la lumière. Si des photos numériques sont déjà bonnes, j’attends le développement de l’argentique. À ce stade, ne m’intéresse que ce qui se trouve être la trame du récit que je souhaite développer et donner à voir. Je planifie mes prochains déplacements et je m’inquiète aussi de photographier encore trop peu d’étudiants. La majorité des témoignages proviennent de femmes et bien que je ne sois pas surprise, je veux aborder le plus de situations possibles. Si les hommes sont plus difficiles à atteindre ou à se sentir concernés par le projet, je finis par en trouver. Je cherche activement des étudiants vivant plutôt à la campagne mais aussi des étudiants qui ont été amenés à travailler dans des secteurs particuliers pendant la crise sanitaire comme les étudiants dans le domaine de la santé et en agriculture. Je cherche aussi des étudiants en Outremer sans pour l’instant avoir trouvé ou réglé le problème de la prise de vue à distance. Je veux photographier la pluralité du terme étudiant et les nombreuses situations qu’il recouvre.

Planche de recherche, main et objet, avril/mai 2022 ©Lucille Saillant
Planche de recherche, main et objet, avril/mai 2022 ©Lucille Saillant

Inconsciemment et à mesure que je photographie, je coche des cases d’objet ou de situation que j’avais imaginé sans savoir si j’allais véritablement les trouver ou si c’était un simple fantasme de ma part. Il y a les toutes petites fenêtres dans des appartements sombres, les chambres étudiantes, la solitude, les écrans, les visios, l’attente, la nostalgie et la colère, le silence et la parole fleuve, les études ou le vide mais aussi les liens. C’est peut-être ça qui est aujourd’hui le plus compliqué pour moi à photographier et à rendre compte. Comment photographier le lien aux autres quand je ne peux le plus souvent avoir accès qu’à un étudiant et son espace ? Utiliser les images accrochées au mur, les téléphones, recontacter des couples. Faire le portrait des étudiants pendant la crise sanitaire c’est photographier une micro-société. Mais il y a cette jeunesse et le regard tourné vers l’ailleurs, vers la suite. Quel avenir pensé après une pandémie ?

Planche de recherche, photographies numériques et argentiques, avril/mai 2022 ©Lucille Saillant
Planche de recherche, photographies numériques et argentiques, avril/mai 2022 ©Lucille Saillant

 

MAI 2022

Les mois précédents m’ont permis de penser le squelette du projet, de trouver ce que je voulais photographier et comment je voulais le photographier. Le mois de mai marque quant à lui le début de la course. Dès la fin de mes propres partiels, c’est cinq étudiants rennais rencontré en deux jours. C’est le train pour Lorient et cinq autres étudiants. C’est la semaine sur Paris à venir puis entre le 22 mai et le 13 juin, le Nord, l’Est de la France jusqu’à Marseille pour remonter par Bourges jusqu’à Poitiers. C’est le Sud-Ouest de la France fin juin et début juillet. Puis le début de l’editing et de l’écriture. Les rencontres se multiplient dans des conditions pas toujours idéales mais les phrases continuent de s’accrocher dans un coin de ma tête. J’accumule sur mon téléphone les prémices de mes cadrages au moyen format que je montre aux étudiants que je photographie. On discute ensemble du cadrage, je vérifie aussi qu’ils sont à l’aise avec l’image que je prends d’eux. Je me familiarise avec toutes les raisons qui ont jusqu’ici fait que je redoutais le portrait. J’ai renoncé à un aspect purement documentaire, je crois, pour m’intéresser au corps et au visage, à une ambiance. Je garde précieusement les détails de leur espace de vie, des sortes d’images latentes encore trop peu nombreuses. C’est dans ces images que se trouvent le liant du projet, j’en suis presque certaine. Si le plus long et le plus angoissant est déjà passé, le plus gros est en cours et à venir.

Déplacements à venir et notes, extrait de carnet, mai 2022 ©Lucille Saillant
Déplacements à venir et notes, extrait de carnet, mai 2022 ©Lucille Saillant
Notes visuelles, prémices de cadrage, photographie numérique au téléphone réalisé à travers le viseur d’un appareil moyen format, mai 2022 ©Lucille Saillant
Notes visuelles, prémices de cadrage, photographie numérique au téléphone réalisé à travers le viseur d’un appareil moyen format, mai 2022 ©Lucille Saillant