Territoire : France métropolitaine


Ils sont environ un million d’évangéliques en France et plus de 2500 de leurs églises émaillent le territoire.  Phénomène en croissance, elles ont bénéficié des flux migratoires très croyants de l’Afrique subsaharienne vers l’ancienne puissance coloniale. Chez ces personnes éloignées de leurs racines, la quête de sens, le besoin d’appartenance communautaire sont des éléments souvent nécessaires à l’équilibre individuel. L’évangélisme est pourtant une croyance venue de l’extérieure.  Immergé dans la communauté congolaise de France ce travail m’a amené à considérer d’autres formes de cultes qui interrogent la place de l’identité et de la tradition, de l’enseignement aussi. Ngunza et Kimbanguistes, cultes relevant d’une forme d’animisme antérieur à la colonisation ou cultes nés de figures associées à la lutte anticoloniale qui leur permettent de vivre ici et maintenant entre ces deux cultures. Les dimanches en banlieue des grandes villes, dans les interstices de notre urbanité, les hangars en tôle des zones industrielles deviennent des lieux de vie et de partage. Îlots où se jouent les scènes d’une ferveur quotidienne.

S Lagoutte
Stéphane Lagoutte

Né en 1973, Stéphane Lagoutte est photographe, membre de l’agence MYOP depuis 2009 et directeur de la structure depuis 2015. 

La photographie de Stéphane Lagoutte s’ancre sur le terrain de l’actualité. Il pose un regard singulier sur la société et plus particulièrement les questions liées aux identités et au déracinement en milieu hostile. Photographe de Presse, ses études en arts plastiques l’auront sans doute aidé à transcrire sa vision personnelle du monde en une photographie contemporaine documentaire qui questionne le support en fonction du propos. En parallèle de ses publications en presse (Libération, Le Monde, L’Obs, Society, Stern,Time…) ses travaux sont régulièrement représentés dans les festivals tels les Rencontres de la Photographie d’Arles, Visa pour l’Image, le Festival du regard ou encore Encontros de Imagen à Braga. Il est présent dans les institutions telles le CNAP (Centre National des Arts Plastiques), la BnF (Bibliothèque nationale Française) ou encore les instituts français. 

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Journal de bord

Février 2022

Mes mails et tentatives d’appels auprès d’associations évangéliques d’Afrique francophone restent pour l’instant lettres mortes. Par un froid mais lumineux dimanche matin de février je décide donc de me rendre à l’improviste à Saint Denis. J’ai repéré un lieu de culte qui semble être là depuis un moment et dont la façade style années 50 m’intéresse. Je n’ai prévenu personne mais je me dis qu’il faut aussi faire du terrain et tenter le contact direct. L’immédiateté peut aussi générer de bonnes choses. Je suis bien accueilli et j’assiste un peu à la messe. Mais je ne pourrais pas faire de photos car je suis arrivé un peu après le début de l’office et il aurait fallut prévenir les fidèles en amont. Je prends les contacts, je discute un moment avec les personnes en charge et je repars en direction de Montreuil.  J’y vais un peu au hasard. Une simple adresse trouvée sur Google MAP d’un lieu qui est répertorié aussi à la CEAF (Communauté des Églises d’expression Africaine Francophone). Belle surprise visuelle en arrivant, il s’agit d’un grand hangar en bois noirci, coiffé d’un rayon de soleil en contrejour qui irise une file d’un centaine de jeunes en costumes qui font la queue pour entrer. L’image est forte, je ne m’attendais pas à une telle affluence. Mais tout cela est surveillé par des personnes qui gèrent la file et qui prennent les températures, nous sommes encore en période de forte contamination au Covid 19. Ils me disent qu’il n’est pas possible de photographier.  J’insiste pour rencontrer un pasteur qui finit par arriver, costume gris satiné, cravate jaune, barbe de trois jours et cheveux teintés jaunes qui contrastent avec sa peau noire. Magnifique mélange de Sape et de prêche. Mais, malgré notre bonne entente, les portes restent fermées. Ils ont eu des soucis avec un tournage précédent qui a été très négatif sur leurs pratiques. Ils ont, me disent-ils, été trahis et ne peuvent me faire confiance. Frustration du photographe qui croise des images sans pouvoir les faire. Je prends tout de même quelques contacts en espérant obtenir plus tard l’autorisation de revenir. Qu’à cela ne tienne, sans trop y croire, je tapote sur la carte de mon téléphone et trouve une autre église à proximité, non référencée cette fois. J’enfourche de nouveau mon scooter et m’y rends.  Depuis le début de ce projet,  je me dis que je ne peux pas traiter de la question évangélique en France dans son ensemble. Le sujet est trop vaste et trop varié. Pour angler j’avais imaginé que j’allais focaliser sur les communautés d’Afrique Francophone. Et plus particulièrement les Congolais. L’année dernière, pour un projet MYOP avec la Communauté Européenne, j’étais allé en Ouganda dans un camp de réfugiés venus de République Démocratique du Congo qui avaient vécu les pires atrocités. J’étais allé voir des messes Baptistes avec eux. C’est pour cela que je me suis dit que j’allais commencer par travailler en France plus particulièrement avec les personnes originaires du Congo. Je tenais à comprendre comment ils gèrent leurs traumatismes et les liens avec leur culture d’origine après avoir continué leur périple vers la France. Coup du hasard, cette église au bout de Montreuil est une église purement Congolaise. Originellement protestants, ils ont suivi un prophète qui a fondé cette nouvelle église en 1921. Nous sommes sur une branche évangélique prophétique. Ce jour là, je passerais la journée avec eux, de 12h à 18h30. Une descendante du prophète viendra vers 15h. À son arrivée une jeune garde en costume tout de vert et de blanc (couleurs que revêt l’ensemble des fidèles en symbole d’espoir et de pureté) se met en place, « protocole, protocole », pour lui faire une allée jusqu’au lieu de culte. Au fin fond de Montreuil, avec ces grands immeubles en fond de plan, la scène est un peu surréaliste. J’ai l’impression de me retrouver dans un film de Jean Rouch. La journée se déroule ainsi, des chœurs chantent les un après les autres, des prêches s’enchainent, des salutations musicales pour les nouveaux venus (dont moi) se succèdent. L’ambiance est familiale, avec un mélange de scoutisme pour les jeunes, la constitution d’un groupe de sécurité pour les adultes, garde qui prend son rôle très au sérieux, qui défile et se met en position de protection des invité.e.s d’honneur et du lieu, les fidèles qui suivent la cérémonie, les chorales. Ce sont des Kimbanguistes.