Territoires : Bretagne, Pays de Loire, Rhône-Alpes Auvergne, Bourgogne Franche-Comté


Reportage aux côtés d’une quinzaine de syndicalistes, femmes et hommes, dans les milieux industriels afin de photographier, penser, explorer les nouvelles conditions de travail et les luttes au temps du Covid-19.

© Marilyne Challe
© Marilyne Challe

Daniel Challe est un photojournaliste et photographe documentaire français né en 1961 en Haute-Savoie. Il a fait ses études à l’École Nationale supérieure de la Photographie d’Arles (1984-1987).

Ses projets poursuivis indifféremment au Leica ou avec une chambre photographique, sont imprégnés d’une préoccupation sociale constante qui le mène sur les terrains du monde ouvrier, des paysages industriels, de la campagne française. La question du travail, de l’activité humaine est centrale dans sa pratique qu’il s’agisse de la représenter par les portraits, les paysages, les instantanés. Il pratique le reportage comme une écriture, un roman policier, un questionnement constant sur son métier de photographe, assumant une part autobiographique dans ses images.

Sa curiosité sociologique insatiable pour les autres, leurs places dans le monde nourrissent ses questionnements politiques. Le photojournalisme est pour lui comme une manière d’être physiquement au contact de son sujet, d’en représenter la vérité.

Il a publié récemment Keroman/Mécanique Générale (Diaphane éditions ) et collabore avec la presse.

Accéder au site du photographe

 

« Il s’agit de mon grand carnet de route où je note au jour le jour mes avancées, les difficultés de mon travail de photo-journaliste .
J’insiste sur journaliste car je mène vraiment une enquête où l’écriture a beaucoup de sens.
Cela pose la question du contexte des images…. le téléphone, les rendez-vous, la parole qui est si importante dans ce métier ». – Daniel Challe

Journal de bord de Daniel Challe - Daniel Challe
Journal de bord de Daniel Challe - Daniel Challe

 

LE 7 JANVIER 2022

À Paris

Premières discussions au téléphone avec des syndicalistes majoritairement CGT.
Longue discussion avec Nicolas Voiret / Michelin Vannes. ÉCOUTER avant de faire des photos.
Comment dire l’usure, les corps qui cassent, la fatigue, le burn-out ?
Comment dire la condition ouvrière aujourd’hui ?

LE 8 JANVIER 2022

À Paris

Alors que l’action syndicale est soumise au mouvement, à la lutte, au présent, montrer l’enracinement, la constance de la lutte, les réseaux, la connaissance juridique en particulier :
Le Code du Travail. La zone grise du travail syndical.

LE 14 JANVIER 2022

À Paris

J’assiste à l’UL CGT de Lanester au congrès de l’agro-alimentaire. Roman Le Nezet présente à des journalistes d’Ouest France et du Télégramme les problématiques de ce secteur industriel.
Il parle des petits salaires, des maladies musculo squelettiques. Les directions ont profité de la crise COVID. Jamais les profits des grands groupes n’ont été si importants. Il cite INTERMARCHÉ, le groupe LBC (géant français de l’agroalimentaire). Les salaires sont tellement bas et les conditions de travail tellement dures (sortie à 22h00 le soir) que les patrons ne trouvent plus de main d’œuvre locale. La main d’œuvre étrangère est massivement employée. De nouvelles contraintes sociétales apparaissent alors : conflictualité dans la société entre les riverains et l’agro. Où va-t-on à l’horizon 2040 ? Ressource en eau, bien commun.
Les directions montent les salariés contre les syndicats. Monde de l’hypermarché. Individualisme pointe RLN.

Journal de bord de Daniel Challe, page du 14 Janvier 2022
Journal de bord de Daniel Challe, page du 14 Janvier 2022

LE 16 JANVIER 2022

À Paris

En parallèle à mes rencontres syndicales je lis et j’écoute des podcasts. Paul Guillibert Pour un communisme du vivant aux Éditions Amsterdam. Guillibert revient à Marx. Qu’est-ce qu’une classe ? Marx théorise l’appropriation par une classe (la bourgeoisie) des moyens de production. Une partie du collectif organise la production. Les luttes ont pour objet l’abolition de la propriété privée.

« Le prolétariat n’est pas simplement humain », écrit Guillibert. Tous les vivants sont mis au travail, tous les milieux (animaux/nature). Pour que l’on puisse manger de la viande (lien avec l’agro-alimentaire), 50 milliards de bêtes sont mises au travail. Le prolétariat n’est plus simplement un prolétariat humain. Prolétariat des vivants, du vivant qui sont mis au travail. Mobiliser et repenser les concepts. Il faut ré-envisager les catégories du communisme. Il faut un prolétariat écologiste (la classe ouvrière industrielle) car la classe actuelle écologiste est issue en majorité de la bourgeoisie et elle a des effets sur les écosystèmes. Le prolétariat écologiste doit avoir conscience que son exploitation détruit le système.

LE 19 JANVIER 2022

À Paris

Rencontre avec Eric Blanchier, syndicaliste CGT de la Fonderie de Bretagne (Renault ex SBFM).
L’usine appartient à  Renault depuis 2009. Suite à une grève de deux mois au printemps 2021, Eric a été convoqué par la gendarmerie. On lui reproche des faits de violence. La direction s’est servie pour cela d’une vidéo d’une journaliste du Télégramme. Elle a proposé son licenciement. Ce licenciement a été refusé par le Tribunal Administratif.
A son embauche la SBFM comptait 1218 salariés, aujourd’hui ils sont 323. 60% sont syndiqués à la CGT.
Eric me parle de la question des intérimaires qui n’avaient pas de bleus de travail. Ils ont été imposés par le syndicat. Il évoque aussi la discrimination syndicale : 200 euros de moins à son poste et pas de changement de coefficient.
J’écoute en même temps une émission sur Robert Guédiguian. L’usine était le lieu même du politique, du communisme, de la lutte des classes. 
Corps habitués à un même lieu, corps qui forment une unité. Rapports organiques entre paysages, habitations, corps. 
La fin des grandes organisations industrielles a tué la conscience politique. La conscience de classe et les luttes syndicales se créent par la promiscuité des corps.
La nouvelle réorganisation du travail, la dissémination ont mis à mal cette conscience.

Les Chantiers Atlantique © Daniel Challe
Les Chantiers Atlantique © Daniel Challe

 

LE 17 MARS 2022

Avec la crise en Ukraine, le photojournalisme apparaît à nouveau comme « le secteur » le plus vivant, le plus essentiel de la photographie. Actualités/ Histoire: la recherche de la Vérité me paraît essentielle. Faire comprendre. Le storytelling des médias a besoin d’une opposition noir/blanc. Revoir en ce sens le texte de Susan Sontag « Devant la douleur des autres ». Rechercher la vérité plutôt que de rester dans l’émotionnel. Qu’il s’agisse de la guerre ou de la situation sociale en France (mon reportage sur les syndicalistes), il est essentiel que le photographe tente d’élaborer par la série, la multiplicité des points de vues, le travail de réflexion et d’écriture une analyse critique des situations. Il faut donc « faire des photos », aller sur le terrain ( et c’est le principal) mais aussi lire, se documenter, tâcher de comprendre. C’est la tâche d’un photojournalisme de profondeur, de longue haleine qui privilégie l’enquête sociologique visuelle aux « news ».

LE 12 ARIL 2022

Rencontre avec les syndicalistes SUD de la NTM/SNR à Annecy.

Au début des années 2000, l’entreprise qui fabrique des roulements mécaniques compte 3200 salariés. Le syndicat majoritaire est la CFDT. L’accord des 35 heures signé dans le dos des salariés provoque des pertes de salaires. Beaucoup de syndiqués CFDT rendent leurs cartes et la syndicalisation dans l’entreprise baisse nettement . Routine, train-train, perte de confiance, tels sont les mots des ouvriers.
Il reste une conviction : l’union fait la force ! Déçu par la CGT qui prend le pouvoir pendant 4 ans, Thierry Dufresne monte une section SUD. SUD est tout de suite représentatif.
« À Sud, me dit Fabrice Gardillou, tout le monde est chef. On a jamais tenu de langue de bois. Notre écoute est le plus proche possible  Le local c’est notre maison, notre deuxième famille. On partage, on rigole, c’est beaucoup l’humain. On a besoin de toutes les forces de bonne volonté pour avancer. »
Importance du commun, chacun donne un bout de ficelle. La réunion va tourner aussi autour du rôle du défenseur syndical. Ataf a assisté à un procès aux prudhommes. Guy raconte son expérience de défense d’un apprenti dans une boulangerie.Le travail juridique est colossal, l’entreprise a embauché un juriste qui revoit tous les accords.
Salvatore La Spisa me dit: «  Je suis sous anti-dépresseur. J’ai fait deux burn-out. ». Il a 53 ans et il a les larmes aux yeux. Le syndicat est sa bouée de sauvetage, il y trouve la force de se relever, de rester debout. Il m’impressionne par sa grande culture politique. D’autres phrases résonnent: « Avant les gens pleuraient quand ils partaient à la retraite, c’était avant ! » L’isolement et le mode opératoire spécifique qui a modifié le travail font «  qu’on a plus aucun savoir-faire ». « Les nouveaux ouvriers ce sont ceux qui sont sur les ordinateurs ». Cet avant je l’entends souvent comme si une certaine solidarité ouvrière s’était peu à peu éteinte avec les nouveaux procès de travail, les nouvelles méthodes de management qui ont peu à peu dépossédé les travailleurs de leurs savoirs et d’un vrai pouvoir dans l’entreprise.

LE 1er MAI 2022

Carnet de route politique.

Extrait du journal de Daniel Challe, 1er mai 2022 © Daniel Challe
Extrait du journal de Daniel Challe, 1er mai 2022 © Daniel Challe

LE 5 MAI 2022

Carnet de route politique.

Ce premier mai je rencontre à Hennebont Malek, le guitariste chanteur des Working Class Trio. Malek est adhérent au SBAM (CGT) Syndicat des artistes musiciens de Bretagne. Les Working Class Trio jouent le rock’n’roll des pionniers : Louis Jordan, Stan Lewis, Jerry Lee Lewis et bien sûr Elvis.

Il me parle du feu adolescent qui consumait ces musiciens et file la métaphore. Au fond chacun son feu….. « Nous, me dit-il , nous avons de petites braises qu’il faut sans cesse rallumer. Eux ils ont leurs grands foyers, leurs incendies: la bourse, le goût immodéré du profit. La moindre petite chose qu’on a gagné: la retraite, la sécurité sociale, ils veulent nous la reprendre. Il faut sans cesse rallumer les braises, rallumer notre feu ». Avec Malek nous parlons des Clash, de leur chanteur charismatique : Joe Strummer, de Rachid Taha, du lien entre le rock et les luttes, le cordon qui séparait les noirs des blancs dans les premiers concerts rockabilly. Feu adolescent, comme le reportage, la photographie. Au fond tout n’est peut-être qu’une question de braise.

Le guitariste chanteur des Working Class Trio © Daniel Challe
Le guitariste chanteur des Working Class Trio © Daniel Challe

LE 12 MAI 2022

À Montchanin.

Dans la vie il n’y a souvent pas de hasard. J’ai vite deviné que Régis Fribourg, mon syndicaliste FO de chez Safran était un rugbyman. Je n’avais pas tort. Il a commencé le rugby à 7 ans au Creusot où il a joué jusqu’à l’âge de 18 ans au poste de talonneur. Il a également joué à Annecy 2 ans là où j’œuvrais en minimes et cadets au poste d’arrière ou de trois-quart aile. J’ai toujours aimé le rugby. Je me souviens des odeurs des gitanes maïs au Stade de Grangettes à Rumilly où j’accompagnais mon grand-père et mon père pour voir mes idoles de l’époque : Claude Allemand le talentueux demi d’ouverture, Cantaluppi le trois-quart au jambes de feu. Régis est entraîneur du Stade Montchaninois Bourgogne. Le club qui a connu son heure de gloire pendant la saison 1989-1990, lorsqu’il est devenu champion de France du Groupe B face à Pau, renoue cette année avec la victoire et crée à nouveau l’engouement dans la ville. Premier de son groupe en Honneur Bourgogne Franche-Comté, il va jouer les phases finales pour la montée. Ce vendredi soir une cinquantaine de gaillards qui jouent juste pour le plaisir, ce sont des amateurs au sens noble du terme, transpirent et s’envoient dans leur stade Lucien Parriat. Régis les harangue car l’aventure est trop belle pour qu’elle s’arrête là. Je me dis qu’entre le syndicaliste et le rugbyman il y a une continuité d’esprit et de valeur: la solidarité, l’esprit d’équipe. Donner le ballon, aider son copain, se sacrifier pour lui, plaquer, se relever. Toujours être disponible pour se serrer les coudes.

Le syndicaliste FO Régis Fribourg © Daniel Challe
Le syndicaliste FO Régis Fribourg © Daniel Challe
Sur la route © Daniel Challe
Sur la route © Daniel Challe