Territoire : Tarn-et-Garonne


Ce projet documentaire a pour ambition de rendre compte des trajectoires et conditions de vie de femmes rencontrées dans le Tarn-et-Garonne à travers le prisme de l’accès à la santé sexuelle et reproductive des femmes en milieu rural. La ruralité en tant qu'espace social de vie pose des questions d’accès aux droits et à la santé. En matière de santé féminine, les inégalités y sont amplifiées et complexifiées. Le Solidar’ici bus du Planning Familial part à la rencontre des femmes “du coin”, précaires et isolées. Après des semaines passées sur les routes, il s’agit avant tout de traverser ce monde rural, en racontant la vie intime des femmes qui y vivent, et de comprendre ce que les territoires font à leurs habitantes.

Agnès Dherbeys
Agnès Dherbeys

Née en Corée du Sud en 1976, Agnès Dherbeys a grandit en France. Elle vit aujourd’hui à Paris, après avoir été basée pendant 12 ans à Bangkok. Elle est diplômée du master de Sciences Po Lyon et du master2 des Sciences de l’information et Communication du Celsa, Paris IV. Elle est membre de l’agence MYOP depuis 2016.

Lauréate de nombreux prix, Agnès Dherbeys travaille principalement en Asie et en Europe pour la presse internationale, son travail a été exposé en France, en Espagne, en Italie, en Australie, en Corée du Sud, en Thaïlande, au Cambodge, en Chine. 

Ses reportages lient intimement le quotidien et l’environnement de ceux qu’elle photographie, notamment avec sa série Retired qui explore les rituels de son père adoptif retraité ; ou encore avec #K76-3613, Omone, à la recherche de la mère Coréenne, projet exposé au Musée de la Photographie de Séoul à l’occasion des Années Croisées France/Corée. Plus récemment, elle a travaillé sur le processus d’effacement de la mémoire au Cambodge, 40 ans après la chute du régime Khmer Rouge. 

En 2017 elle réalise son premier documentaire, Tropical Suite (52’), prime de la qualité du CNC.

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Journal de bord

MAI 2022

9 mai.

Montauban

Première rencontre avec Chantal, que j’ai eue régulièrement au téléphone depuis quelques mois. Ce premier entretien en réel est à la hauteur de nos échanges précédents. Chantal est une petite femme ultra dynamique à l’accent extrêmement chantant. Nous préparons le programme de la semaine. Nous commencerons par la ville dans le rural, à savoir une cité de Montauban demain matin. La virée de mercredi matin du « Solidar’ici bus » est annulée: une des intervenantes a le Covid. Vendredi, nous irons le matin à Lafrançaise puis à Nègrepelisse dont « on ne sait jamais à quelle heure on revient, tu vas voir là-bas, c’est rural de chez rural! ».


10 mai.

Montauban/Beaumont de Lomagne.

Matinée passée à la Comète: un centre social géré par la mairie, où Chantal pose son « Solidar’ici bus » une fois par mois, à l’entrée de la distribution des Restaurants du Cœur. Il s’agit d’un lieu entre deux cités où des Ukrainiennes croisent des Tchétchènes. Difficile de communiquer: les bénéficiaires parlent trop peu le français. Chantal laisse les femmes venir à elle; parfois elle les « accrochent » à leur passage. Elle leur parle de l’action du Planning Familial, du lieu. Elle utilise des outils pédagogiques dédiés pour leur en parler, mentionne discrètement et délicatement les violences conjugales, …. Elle offre à celles qui le veulent gratuitement du savon de toilette intime, des serviettes hygiéniques, des tampons. Je prends mes premières images. Je me dis que je vais beaucoup photographier Chantal ces premiers jours.

Nous déjeunons au Planning. Je rencontre Sandy et Blandine. S. a préparé du poulet. Elle vient de recevoir son récépissé pour son droit d’asile. Sandy parle d’une intervention dans un lycée, où la directrice a induit que si des filles tombent dans l’étau de relations abusives, c’est que quelque part, elles le veulent bien. Les femmes du Planning rient avec ironie mais aussi de la bienveillance, avec l’humour propre de ceux qui vivent et voient des choses dures et qui abîment. L’humour de ceux qui travaillent malgré tout toujours avec le panache et la pugnacité que leur quotidien exige. Nous partons pour Beaumont de Lomagne. L’accueil des Restaurants du Cœur est chaleureux. Les bénéficiaires restent, discutent. A la fin de la journée tous les paniers de nourriture sont partis: 111 pour 300 personnes. Francine, la directrice du centre explique aux bénéficiaires que ce n’est pas parce que le RSA vient de tomber qu’il ne faut pas venir chercher son panier. Qu’il faut étaler les dépenses dans le mois, gérer son argent, s’organiser, anticiper. J’ai oublié de demander le contact d’une des bénévoles Caroline, 23 ans avec qui j’ai discuté brièvement. Elle fait le ménage à la crèche de Beaumont le soir. Ça lui permet de continuer à aider aux Restos du Cœur 2 jours par semaine. Elle y travaille depuis 4 ans. Francine me le transmettra le lendemain, avec l’accord de Caroline et de sa mère, chez qui elle vit. J’échange quelques mots avec Bernard, 60 ans qui est déjà arrière-grand-père depuis septembre 2021. Il a eu son fils à 22 ans, qui a été papa à 19 ans d’une fille qui vient d’accoucher. Nous débriefons au retour dans le « Solidar’ici bus » avec Chantal :  «Toutes ces dames, qui prennent cher. Elles doivent rester positives si elles veulent continuer à avancer ». Elle m’explique sa méthode pour ses interventions dans les lycées, ses outils comme la girafe qui aide à exprimer ses émotions, et comment on les gère. Elle lit et fait parler sur des contes sur la pornographie, sur le corps, la contraception, les émotions. Elle rappelle la loi, les lois. Ce qui est légal et illégal.


11 mai. 

Montauban/Larrazet.

Réunion d’équipe au Planning Familial à Montauban. Sont présentes Manon et Nadia, deux bénévoles, Chantal animatrice prévention, Greta stagiaire, Blandine, Sandy et Monique toutes trois Conseillères Conjugales et Familiales (CCF), ainsi qu’Annie, la Présidente.
Les femmes échangent sur les points à régler. L’abonnement pour les téléphones portables est questionné, la date d’inauguration du nouveau « Solidar’ici bus » également. Il n’est pas encore en service car il y manque une pièce au moteur qui n’arrive pas à cause des pénuries de composants. Un carton d’archives sur les luttes fondatrices du Planning Familial est rangé au bas d’une étagère qui accueille également le jeu de rôle du consentement, et un nuancier contraceptif. On cherche des moyens de financement. L’ambiance est bonne, les histoires parfois sont propices aux blagues. La charge de travail des Conseillères Conjugales et Familiales et de Chantal est immense, le Planning intervient notamment sur des formations, des interventions en lycées, collèges, primaires, travaille avec le procureur sur des ateliers de prise de paroles pour les victimes et les auteur.es de violence conjugale. La comptabilité du Planning est en retard. Tant pis, ce n’est pas ça l’urgence. En revanche, les cas sur lesquelles les femmes échangent, le sont. Les blagues stoppent face à la gravité des situations décrites. Sandy et Monique prennent le temps de partager avec les volontaires leurs expériences. Elles les préviennent: « si tu viens ici pour parler de toi, pour te faire du bien en aidant, ou pour régler tes problèmes avec les hommes, tu ne peux pas être claire avec les autres ». Sandy s’écarte du sujet de la conversation pour parler de « Ken et Barbie », un outil pour parler de l’égalité homme femme en école primaire. On revient aux violences. Sandy conclue avec fermeté, sans même s’en apercevoir: « la violence, c’est le pire fléau. Elle contamine absolument tout ».

Nous partons au Conseil Départemental où la journée d’accompagnement a été organisée en majorité par Les Francas. Le Planning Familial y est convié. Des groupes d’une dizaine de jeunes suivis par la protection de l’enfance vont se succéder et échanger avec Chantal sur les questions du corps, de l’IVG, de la contraception, des violences. Ils sont jeunes, la plupart mineurs. Leurs corps parlent autant que leurs mots. Lorsque Chantal leur explique que « mon corps m’appartient et personne ne doit le toucher sans mon consentement », certains reculent perceptiblement.

Je rencontre Lou. Elle me dit qu’elle est « connue de toute façon sur YouTube et les réseaux, donc pour la photo, y’a pas de problème ». Je la photographie de dos seulement malgré tout. J’aimerais pouvoir lui dire de faire attention à son image sur les réseaux sociaux, mais ce n’est pas ma place.


18H: Larrazet. Je retrouve W. 27 ans chez elle. Elle lance, dès le début de la conversation:  « Les mecs à la campagne ils voient pas beaucoup de nanas. Ils sont relous. Et puis ça jase vite ici, parce que moi, autant te dire que je n’ai jamais eu le projet d’être nonne ». Elle se marre. Son fils Antoine, 3 ans et demi joue seul dans sa chambre. Il descend et joue à la dinette avec nous. W. S’est séparé du père du petit. Elle est aujourd’hui à nouveau en couple, totalement amoureuse. W. ne voit plus du tout celui qu’elle nomme son « géniteur » et elle voit peu sa mère. « Quand on habitait encore ici, ma mère était la seule mère célibataire à 30 km à la ronde. Imagine ce qu’on disait d’elle. Finalement, elle est rentrée en Normandie, d’où elle vient ». W. a arrêté l’école après le brevet, elle a suivi une formation en carrosserie, mais un accident de scooter l’empêche désormais de porter de lourdes charges. Tout ça, c’était en Normandie, d’où elle est partie quand elle a rencontré un mec dans le Tarn-et-Garonne: « Sa plus grande qualité, c’était d’être du coin ». Être une femme du coin, ça veut dire qu’on a moins de travail, on dit « c’est une fille, elle a pas la force de faire le bois, alors que depuis mes 5 ans, je fais des lancers de bûches avec mes frères ». Si je pouvais, je me changerai en mec. Je serai pas obligée de porter un t-shirt, ou de me raser les jambes. Ici, c’est « Wesh Wesh pécore », un peu entre le mec de cité et le paysan. Sauf que les mecs ici ils ont jamais mis les pieds dans une cité, c’est plutôt le « wesh wesh du champ d’à côté, quoi ! ». Elle rit encore. Nous sortons vers le lavoir du village avec son fils où il y a un petit toboggan. La lumière, en train de baisser, est canon, W. est lumineuse. Je la convaincs de la prendre en photo, de face. Nous prévoyons de nous revoir samedi matin.


12 mai.

Planning Familial / Beaumont de Lomagne.

Ce matin, l’équipe du Planning Familial est en GAP (Groupe d’Analyse de Pratiques) où des échanges se font, avec l’aide d’un psy, à partir des différentes rencontres effectuées. Je ne peux pas y assister. Je les retrouve à la fin de leur réunion, souriantes et toujours très avenantes. Pourtant on peut aisément deviner que leurs échanges ont été éprouvants. L’après-midi dans le « Solidar’ici bus » est compromis, il y a eu une erreur de planning. J’en profite pour appeler Caroline, bénévole aux restos du cœur. Nous avons rendez-vous une heure plus tard. Caroline m’attend à la terrasse d’un café. Elle a du temps libre avant d’aller faire le ménage à la crèche où elle a décroché un CDI. Elle espère avoir un plein temps quand l’autre dame partira à la retraite. Ce sera aussi l’occasion pour elle de quitter la maison où elle vit avec sa mère: « ce sera plus pratique, je n’ai pas le permis de conduire. D’habitude c’est ma mère qui me dépose au travail mais quand elle ne peut pas, j’y vais à pied ». Une heure de marche. Caroline a quitté le lycée en fin de première. Elle n’a pas d’amis, pas de vie amoureuse: « je suis très timide ». Elle passe beaucoup de temps à la maison, avec ses chats ou à regarder des DVDs, Netflix. Sa petite sœur revient tous les week-ends du lycée où elle est pensionnaire. Sa seconde soeur vit en Espagne. Son père est parti il y a quelques années et « c’est beaucoup mieux comme ça, vraiment, c’est mieux pour tout le monde ». Je la photographie rapidement dans la rue. Elle est un peu gênée par l’exercice, je n’insiste pas.


13 mai.

Lafrançaise. Resto du Cœur.

Chantal sort sa table, ses deux chaises, ses prospectus, ses serviettes hygiénique. Je rencontre Isabelle, 46 ans et une de ses filles Lizea 16 ans. Lizea a déjà pu consulter un gynécologue, mais à Montauban à 40 minutes en voiture. Il ne s’agissait pas de parler contraception mais de trouver des réponses aux douleurs insupportables au ventre qu’elle subissait. « Là, ça va mieux, mais c’est pas parfait ». Je leur demande si c’est compliqué d’être une femme à la campagne. En cœur, mère et fille me répondent que non, que c’est la même chose, que les hommes et les femmes ont le même humour. Qu’on s’entend bien. Nous abordons la scolarité de Lizea. Elle n’est pas heureuse dans son collège où elle a dû redoubler sa troisième. On la harcèle « parce que je m’habille comme un garçon. On dit que j’ai tabassé des élèves, que je ne suis pas normale parce que j’ai les cheveux courts ».

Pour sa Seconde, elle cherche un lycée ULIS, où l’inclusion des élèves en situation de handicap au sein des classes ordinaires y est renforcée. Mais la liste d’attente est longue: « pour les garçons, trouver une place ULIS c’est facile: il y a de la place en bâtiment, menuiserie. Pour les filles, on nous propose seulement l’hôtellerie ou la nourriture, et là, c’est plus compliqué ».

C. a 58 ans. Aide-soignante, elle est actuellement en arrêt de travail : burn out total. Une partie de sa famille est du coin, elle a rencontré son ex-mari lors du mariage de son cousin. Ils sont séparés depuis une dizaine d’années. « Il était manipulateur, pervers, dégradant, humiliant. Il passait son temps à être négatif sur mes amis, à les critiquer. Dans les villages tout se sait. Au bout d’un moment, on nous a tourné le dos. J’ai passé 20 ans avec lui. Je ne me rendais compte de rien. J’ai ouvert les yeux quand il est parti travailler un temps à Mayotte. J’allais tellement mieux ! Mais il a mis du temps à partir, il ne supportait pas que je le quitte ».Maintenant, le quotidien, la vie sociale, c’est plus ou moins facile pour Christiane. « Une mère célibataire en campagne, ça fait jaser. Le pire, c’était quand j’allais chercher mon fils à l’école. Les autres mères ne me parlaient pas, me regardaient de travers, elles avaient peur que je leur pique leur mari ! Il parait d’ailleurs que j’ai couché avec tous les mecs du pays! ». Elle rit. « Vous savez, ici on est en campagne. Un mec qui saute une femme, c’est un Don Juan. Une fille, c’est une pute. On en est encore là ici ». Elle m’invite à voir ses chevaux demain matin, avant d’aller au pique-nique des bénévoles du Resto du Coeur de Lafrançaise.


14 mai.

Larrazet / Labarthe.

W. est réveillée depuis 7h du matin « à cause d’Antoine », le petit. Nous reprenons notre discussion autour d’un café très long. Même si je ne prends pas de sucre, elle me propose une petite cuillère: sa copine fait ça, « elle aime bien, c’’est psychologique ». Elle me confie qu’elle veut se faire stériliser, mais que c’est compliqué : « je n’ai pas 30 ans, je n’ai qu’un enfant. Ne pas en vouloir de second, c’est pas une raison suffisante pour les gynécos ». En revanche, W. n’utilise aucun moyen de contraception avec son amoureux, à part la « bonne vieille méthode du retrait » et si elle tombe enceinte, « il y aura 9 chances sur 10 pour que j’avorte ». Je lui demande s’ils ont déjà parlé ensemble de ce risque. W. ne me répond pas. Elle m’explique seulement que tous les mois, si elle a 4h de retard pour ses règles, elle flippe. Je retrouve C. qui vit dans des hauteurs de Labarthe, à 45 minutes de chez W. Elle nourrit ses chevaux, ses poules, ses chats pendant qu’elle me parle. Elle s’est réveillée à 4h du matin pour aller chercher son fils en boite de nuit: « je préfère ça plutôt qu’il ne rentre avec n’importe qui ». D’autres soirs, son fils fait des animations de lumière et musique pour les fêtes du coin. Il n’a que la conduite accompagnée, alors justement, elle l’accompagne. Elle a installé un matelas au fond du camion, elle dort dedans pendant que son fils fait ses animations. Le père vit loin. Il devait d’ailleurs acheter le petit camion qui permet à son fils de se faire un peu d’argent. « Il promet tout le temps des choses, mais il les fait jamais. Il dit même qu’il pourrait faire changer le sens de la terre ! Mais à la fin, c’est toujours moi qui fait tout ». Je glisse à C. mon envie de photographier une de ces fêtes du coin. Elle va voir avec son fils, il doit être au courant. Je quitte C. J’ai complètement oublié de lui faire signer l’autorisation de prise de vue. Je n’ai que des photos où on ne voit pas son visage, mais j’espère la convaincre la prochaine fois où je la vois. J’ai ouvert une boite de Pandore. L’équipe du Planning Familial de Montauban est plongée dedans depuis des années, des décennies pour certaines. L’énergie de ces femmes est fulgurante. Je crois me souvenir que ce qu’il reste dans la boite de Pandore, c’est l’espoir.

 

Semaine du 16 mai. 

Paris.

Je prends contact avec l’infirmière du lycée de Montech, dont le Planning Familial du Tarn-et-Garonne m’a beaucoup vanté l’action. Nous avons rendez-vous le 31 mai prochain au lycée. Elle doit me présenter à d’autres acteurs qui étoffent le maillage qu’elle a créé pour les adolescentes en situation de grossesse. En revanche, pas de nouvelles d’une des sages-femmes que j’ai contactée pour échanger sur les IVG médicamenteuses. J’attends également des nouvelles de T., le fils de C. T. fait des animations pour les fêtes de village, son et lumière. Photographier l’atmosphère et l’ambiance de ces animations me semble être aussi une belle entrée pour parler de la vie amoureuse des femmes en milieu rural.


23 mai. 

Paris.

Des nouvelles de W au téléphone. Demain, 24 mai, elle va se faire poser un stérilet hormonal, « comme ça je vais arrêter de flipper tous les mois et en plus ça coupe les règles ». Comprendre: être active 365 jours sur 365. Je me demande si notre discussion du petit déjeuner chez elle ne l’a pas influencée. Je retourne plusieurs fois dans ma tête cette fameuse question déontologique récurrente chez les journalistes. Je lui demanderai la semaine prochaine quand je la verrai. W. partira sans enfant en vacances avec son amoureu trois ou quatre jours en août, après les vacances de Chantal. On espère pouvoir se voir juste avant.


24 mai. 

Paris.

T., le fils de C. me rappelle. Il m’invite sur plusieurs dates pour ses animations son et lumière avec son « discomobile ». L’une d’entre elle n’est pas dans le Tarn-et-Garonne, mais dans le département limitrophe. Il me dit que ça ne change rien, « tu vas voir, c’est pas Paris ici, on y va grave dans le coin ! ». L’animation, c’est sa passion. Il a commencé à 7 ans, « avec les trucs GIFI à trois francs six sous ». Puis, il s’est fait offrir du matériel par son père, sa mère, il a rencontré des collègues, il s’est mis à travailler. Ils tournent désormais à trois sur les « prestas »  qui commencent à 18h, « mais la semaine prochaine, on aura le temps de discuter, c’est juste de la musique de fond. La vraie soirée, ça commence à 22h ».


31 mai. 

Montauban.

Lycée de Montech: 868 étudiants majoritairement en filière générale. J’ai rendez-vous avec Catherine Meuillet, l’infirmière de l’établissement. Un Mac Do et un Lidl sont opportunément posés au rond-point qui mène au lycée flambant neuf. Le lieu, qui a la forme d’un bateau, me parait ultra sécurisé. Les lycéens ont chacun un badge qui ouvre les portiques en métal. Catherine m’accueille, nous passons par le foyer où les adolescents jouent au babyfoot ou regardent un film sur Netflix, avant d’arriver à l’infirmerie —une aile vaste où se trouvent son bureau, des toilettes et deux salles qu’elle a dédié aux « siestes flash ». Catherine m’expose le maillage qu’elle a créé avec plusieurs associations, telles que le Planning Familial ou encore la maison de santé de Montech où travaillent notamment en libéral une sage-femme et un médecin qui pratique la gynécologie. « Il n’y a plus de gynécologues ».

En 10 minutes, trois jeunes filles viennent la solliciter: mal de tête, mal de ventre, mal au corps à cause « du cartilage de croissance ». Catherine distribue à chacune un Doliprane, sans jamais omettre de demander aux adolescentes si elles ont cours et si leur prof est au courant. Elle note des mots d’excuse et propose à deux d’entre elles de se reposer dans les lits créés à cet effet. Un poster qui expose les 100 dates qui construisent les luttes féministes aujourd’hui est affiché à côté de la table de Catherine. J’entrevois la pharmacie de l’infirmière du lycée: on y trouve des antidouleurs donc, du Spasfon, mais aussi la pilule d’urgence (« celle des 72h, pas celle de 5 jours »), et des tests de grossesse. « Depuis le confinement, on m’en demande régulièrement. Avant le Covid, ça n’arrivait pour ainsi dire jamais. Mais là! Les lundis matin, ou après un long week-end comme celui qu’on vient de passer, c’est désormais courant. J’ai même dû refaire du stock! ». Il reste 4 pilules d’urgence et deux tests de grossesse. Catherine espère que ça tiendra jusqu’à la fin de l’année. L’infirmière du lycée est une passeuse. Si une jeune fille sollicite un rendez-vous de gynécologie, elle l’aiguille. Elle lui explique aussi qu’elle a maintenant le droit d’être autonome, que la présence de la mère doit être en salle d’attente et pas avec le médecin. Elle insiste sur les bienfaits d’un dialogue en individuel. Elle sait qu’elle « fait partie du lycée », qu’elle « est » dans le lycée. « Bien que je sois neutre, pour les ados, c’est souvent mieux quand ils parlent à des personnes tierces ». Sandy ou Chantal sont intervenues plusieurs fois au lycée dans le cadre de « Génération Egalité », financé par le Conseil Régional. Mais à cause du Covid, tout a été chamboulé. « Les Premières et les Terminales actuelles n’y ont pas eu accès. Le lycée a malgré tout réussi à autofinancer une séance de rattrapage, qui a son coût … Mais aux vues des retombées et des changements au sein des classes, et des choses qui se révèlent après ces deux heures, franchement, ça vaut le coup ».

La sonnerie du lycée sonne pour la seconde fois depuis mon arrivée. Depeche Mode, Enjoy The Silence. Andrew Fletcher est mort il y a 5 jours à peine. Une sixième jeune fille vient chercher des serviettes hygiéniques pour sa copine qui s’est tâchée et qui est restée à l’étage. Je quitte Catherine, qui fièrement me montre une commode dans le couloir où les préservatifs sont en libre-service. A l’entrée du lycée est exposé l’historique de la construction du lycée. Au milieu des projets d’architectes et des plans du lycée, on trouve aussi exposée une petite maquette du Bus Bleu de Chantal et Sandy.

Lazzaret

W. m’attend près de chez elle. Elle insiste pour dire bonjour au domaine d’à côté, où un voisin aide la châtelaine à déterrer un arbre. Nous croisons 4 ou 5 autres voisins, qui tous prennent le petit Antoine dans leurs bras. W. est hyper sociale. Elle est à l’aise avec tout le monde, et ils lui rendent bien. Finalement elle n’utilise toujours pas de contraception avec son « amoureux ». Ses raisons sont évasives. Nous partons pour le lac de Corde Tolozane, où W. se rend dès qu’elle peut, avec son mec ou avec son fils. Aujourd’hui en tout cas, « les weshwesh pecore sont encore là, je vais pas pouvoir me faire bronzer seins nus ». Une grenouille, une larve de libellule. Des lézards. Nous passons deux heures à jouer dans l’eau, prendre le gouter. W. a déjà prévu toutes les tenues qu’elle portera pendant les 3 jours en Espagne qu’elle va passer avec son amoureux mi-août. Ma cousine m’appelle. Elle m’apprend un décès dans la famille. Je quitte W. qui me propose de diner chez elle pour que je ne sois pas seule. Je décline son invitation. Je lui explique que pour des raisons éthiques, je ne peux pas être sa copine. Elle me répond qu’« on est pré-copines alors! ».


1er Juin.

Montauban. Planning Familial.

Je parle avec T., le fils de C. tôt, le matin. On ne pourra se voir que vers 22h vendredi soir pour sa discomobile. Il a accepté un autre job pour samedi, à 2h30 de Montauban. L’équipe du Planning Familial est en réunion hebdomadaire. Les Antennes Départementales se réunissent tous les 3 ans en Congrès  : Annie, la Présidente, annonce les dates précises au prochain hiver. Chantal ne pourra y aller, elle sera en vacances. Nadia, bénévole, a encore besoin d’être formée et elle en sera. On lui explique le fonctionnement du Congrès. La discussion bifurque sur le handicap, puis la prostitution. Puis elle dévie sur la « pornographie féministe et éthique » et sur l’exposition, très tôt, des enfants à la pornographie. Je découvre l’existence de « Jacquie et Michel », ce site de pornographie sur YouTube. On en revient à la prostitution en évoquant le cas d’une petite de 14 ans qui est allée d’elle même en maison de dressage à Toulouse et qui est « totalement dissociée » selon Monique: « la gamine, pour elle, elle n’est pas dans la prostitution. On va donc commencer d’abord par savoir où elle est exactement, non ?! ».
Françoise de « SOS hépatite » arrive. Elle va accompagner Chantal dans deux villages. Elle présente à tout le monde son projet, son asso. On parle chiffres, appel d’offre, prévention, VIH, maillage à créer. Deux des sages-femmes que j’ai contactée me répondent. Le rendez-vous est pris à Lafrançaise avec Brigitte Falliex vendredi midi. Toutes les femmes avec qui j’avais discuté lors de mon premier voyage m’avaient vanté ses mérites. J’ai également l’autorisation de suivre Mme Baudet dans ses visites à domicile demain matin autour de Montauban.

Verfeuil sur Seye.

Le Solidar’ici bus ne se pose pas cette fois dans un lieu de distribution des Restos du Cœur, mais devant le café associatif de la « Maison de la Halle » à Verfeil sur Seye. Il s’agit d’un village connu depuis les années 90, notamment grâce à Colette Magny, une artiste anar’ qui y avait créé le festival Des Croches et la Lune et où elle est décédée. Aujourd’hui 400 personnes peuplent le village, dont 66 enfants. La majorité sont « des néoruraux qui choisissent leur précarité ». Le village n’est desservi par aucun bus, il n’y a pas de médecin, pas d’école, pas de pharmacie, mais beaucoup de praticiens de médecines alternatives (une femme qui arrête le feu, une acupunctrice, une ostéopathe des femmes et des enfants, un herboriste). Le prix des loyers est de 6 à 7 euros le mètre carré, « mais il n’y a plus rien à louer dans le village ». La Maison de la Halle est une association ultra dynamique qui monte un nombre de projets dans lesquels je me perds. Je rencontre Eline, qui habite à 4 kilomètres d’ici et qui est venue à pied. Nous parlerons plus tard, elle part se faire dépister avec Françoise et faire un entretien avec Chantal. Doriane a 49 ans, elle me questionne sur « les Femmes du Coin ». Elle veut me parler et être photographiée. Je me dis que c’est bien la première fois que c’est si « facile » de prendre contact dans ce projet. Doriane vit à Verfeil sur Seye depuis 22 ans. Elle est arrivée ici « un peu par hasard. On visitait Saint Antonin avec le père de mes enfants. On s’est séparé, je suis restée ». Doriane a subi 2 avortements dans sa vie, « à chaque fois, je suis tombée enceinte alors que j’étais sous contraception ». La première fois elle avait 17 ans et elle avait dépassé le terme légal. Son gynécologue de l’époque a fait une petite entourloupe sur l’acte, et l’aspiration s’est passée dans une clinique privée. La seconde, c’était il y a 12 ans. Elle est allée dans l’Aveyron, à Villefranche de Rouergue, « parce que c’est plus proche que Montauban ». On m’a donné les médicaments le matin. À midi, je n’avais rien expulsé, on m’a demandé de partir pour « libérer un lit ». On lui explique qu’avec le trajet en voiture, ça va bientôt arriver. « Effectivement, en arrivant chez moi, j’ai évacué une masse. Mais pendant 2 mois je n’ai pas eu de règles. Je n’ai pas eu d’examen de contrôle ni de rendez-vous de l’hôpital non plus. Au bout d’un moment, inquiète, je vais voir mon gynéco qui voit à l’échographie que le fœtus est toujours là, mort. Le choc. Je suis retournée à Villlefranche de Rouergue, avec un autre médecin, qui a aspiré. Quand je me suis plainte du manque de suivi, on m’a engueulée. C’est inadmissible. C’est pour ça que je vous parle. Il faut que ce genre de comportement cesse ».

Cela fait presque 20 ans que je suis photographe, je ne sais toujours pas si mes photos font aucune différence, mais je sais que j’y crois encore. Sinon, à quoi bon? Je prends peu de photos ; je n’ai pas le temps. On me vante la vie ici, ses acteurs, ses associations, les mérites d’une sage-femme qui pratique les accouchements à la maison, « notre fée ». Je revois Eline. Nous n’avons pas le temps de parler, on se donne rendez-vous en juillet. Chantal range son bus. Elle a pu faire quelques entretiens, notamment avec les enfants du village. Il est 19h00. En avril, Chantal m’avait prévenue : « Tu verras à Verfeil, on ne sait jamais à quelle heure on repart ».

JUIN 2022

2 Juin.

Périphérie de Montauban.

Sandrine Baudet est une sage-femme libérale. Son cabinet se situe à quelques kilomètres du centre de Montauban. Grande, très mince, la quarantaine. Après plusieurs années exercées en hôpital dans un autre Département, Sandrine a suivi son mari, muté à Montauban. Son installation a été compliquée car la zone est considérée sur-dotée en termes de sages-femmes selon la CPAM. Elle a finalement obtenu sa convention par dérogation : « Ils ont pris en compte la mutation professionnelle de mon mari, et surtout le fait que je me suis associée avec une sage-femme échographe. C’est comme s’ils n’avaient pas encore intégré qu’il n’y a presque plus de gynécologues et que nous, les sages-femmes pratiquons les suivis gynéco. J’ai vu des femmes qui n’avaient eu aucun suivi après leur grossesse pendant des années! ». Sandrine travaille « entre 50 et 60 heures par semaine, avec deux matinées dédiées aux visites à domicile ». Même si elle prend encore de nouvelles patientes, la sage-femme n’a plus de place avant le mois d’août sur Doctolib. Outre le suivi gynécologique, elle pratique la préparation à la naissance, le suivi post natal, le suivi de grossesse. En revanche, pas d’IVG, « c’est mon choix de ne pas le faire. Je suis formée, mais je ne me sens pas légitime de le faire : je n’ai pas le temps. Les IVG demandent de la disponibilité ». Au volant de sa Fiat 500, elle regrette amèrement la fermeture d’une des maternités de Montauban depuis décembre 2021 « alors qu’ils faisaient 400 accouchements par an ». Nous ferons 3 visites à domicile ce matin, deux visites post-natales et un monitoring pour une grossesse à risque. Ces 3 patientes ont accouché ou accoucheront en clinique privée. Sandrine se désole à nouveau de la fermeture d’un tiers des maternités en France en 20 ans : « On maltraite les deux âges extrêmes de la vie: regardez les Ehpad… ».

Caussade. Distribution des Restos du Cœur

Soleil de plomb sur le parking poussiéreux en zone industrielle de Caussade. Les bénéficiaires viennent en avance. Ils tentent de se trouver une place à l’ombre en attendant qu’on appelle leur nom. J’ai l’impression d’être à Nègrepelisse, c’est difficile de communiquer car ici, on ne parle pas très bien le  français. Je joue un peu avec les enfants. Une femme m’aborde: Hélène. Elle vit à 12 kilomètres de Caussade, à Montpezat-de-Quercy avec ses filles de 18 et 13 ans. Elle vient aux Restos du Cœur depuis février. Infirmière, elle a refusé de se vacciner et s’est fait suspendre. Elle s’engage dans une longue discussion sur les médecines alternatives, elle-même est acupunctrice. Finalement, sa suspension, « c’était un signe. Ça m’a permis de développer ma pratique de la médecine chinoise ». Elle troque son savoir-faire contre des travaux dans sa maison, des soins à ses bêtes. Elle termine en lâchant: « Le plus dur en milieu rural c’est de faire vivre sa douceur. C’est rude la vie ici ». On appelle son nom pour la distribution de nourriture. J’essaie de la rattraper quand elle part, mais elle n’accepte qu’une photo de dos. Je la prends, mais je doute de l’utiliser dans mon editing final.

3 juin.

Périphérie de Montauban.

Sandrine fait un cours de préparation à la naissance avec deux de ses patientes qui sont dans leur 8ème mois. Elle est douce, très pédagogique. Elle informe les jeunes femmes sur le placenta, les différentes procédures sur son expulsion. Je prends quelques photos, j’écoute, j’apprends des choses sur mon propre accouchement que j’ignorais. Je m’éclipse pendant la séance ; j’ai rendez-vous avec C. à Lafrançaise.

Lafrançaise

La route est magnifique. Je m’arrête sur un guet, je prends quelques photos. C. est en retard. Nous nous croisons seulement, j’ai un autre rendez-vous. C. me donne l’adresse de la « discomobile  » où elle accompagnera son fils ce soir. On espère que ça ne sera pas annulé à cause de l’alerte orange sur la région. Brigitte Falleix est la sage-femme de Lafrançaise. La maison de santé est neuve, grande, très confortable. Comme Sandrine Baudet, elle ne pratique pas l’IVG médicamenteux mais « si besoin, j’oriente les jeunes filles vers mon collègue qui est médecin généraliste dans la même maison de santé ». Elle vient de la région parisienne, a travaillé à Port Royal, Bichat, Poissy, à Juvisy. Elle est venue dans le Tarn-et-Garonne il y a 12 ans. « Je connaissais l’hôpital en milieu urbain, dans des zones de quart monde… Mais le rural, pas du tout ». C’est une des rares sages-femmes du Département implantée dans un village.

Montauban. Centre de Planification à l’hôpital de Montauban

Fabienne Pern Savignac est CCF au Centre de Planification. Le Centre de Planification est un organe du Conseil Départemental. Comme Sandy et Chantal du Planning Familial, elle fait de la prévention en milieu scolaire. Elle accueille aussi lors des permanences à l’hôpital des mineures et jeunes adultes pour des IVG ou des consultations de gynécologie (qui sont faites par le médecin du service). La redondance des missions entre le Conseil Départemental et le Planning Familial me surprend.

Montauban. Planning Familial

Je pars dire au-revoir à l’équipe du Planning. Je m’inscris comme adhérente à l’antenne du 82 pour la somme de 20 euros. Nous nous reverrons en juillet mais pas lors de mon premier voyage du mois, car l’équipe part en « vacances » avec les dames de l’accueil de jour, victimes de violences conjugales.

Pompertuzat. Fête de village

Je ne suis plus dans le Tarn-et-Garonne, mais je retrouve C. et son fils Théo dans le département limitrophe, entre Carcassonne et Toulouse. La fête n’est pas annulée. L’ambiance est comme je l’avais imaginée: on croise des familles, des barbes à papas, des churros, des verres consignés, des adolescents qui se tournent autour, des filles qui rient très fort. La fanfare rythme le dîner qui accueille près de 200 personnes. C. me montre où elle va dormir pendant le bal : à l’avant du camion qu’elle a acheté pour son fils avec son héritage. Pendant la nuit, elle installera un petit lit directement sur la scène. Il faut surveiller le matériel. Théo, lui, dormira chez son copain. A chaque « presta », il lui file un petit billet « pour l’essence et le reste ». Il est fier ce soir car les résultats de Parcours Sup viennent de tomber, il fait partie des 3% sélectionnés dans un BTS audiovisuel à Toulouse. Mais il n’est pas encore sûr de suivre la formation: « l’idée c’était d’avoir mon bac et commencer à travailler avec la discomobile ». Son associé acquiesce, sans commenter l’opportunité du BTS offerte à Théo.

Je prends des photos de la fête, je fais attention à conserver l’anonymat. Ce qui me semblait être une contrainte il y a quelques années me semble être une évidence aujourd’hui.


4 juin. 

Varen.

Eline vit près de la rue de la Fontaine à Varen depuis octobre 2021. Eline n’a pas grandi très loin, à Caussade. Le décès d’un de ses amis l’a poussée à quitter le lycée et à commencer à travailler. Avant Varen, elle vivait à Toulouse en suivant des formations, ou en service civique dans une structure circassienne, ou encore en faisant du babysitting, mais elle « n’en pouvait plus de la ville ». Elle espère être embauchée par la Communauté des Communes pour travailler en centre de loisir avec les enfants, mais elle n’a pas son BAFA. Eline ne conduit pas, elle a payé pour ses cours de conduite mais ça traine, elle attend sa date d’examen depuis des mois. Si elle est embauchée, elle ira travailler à 15 kilomètres de Varen, en vélo probablement. À Toulouse, elle était partie avec sa bande de copains, mais ils sont revenus peu à peu dans le coin. Ils vivent tous à quelques dizaines de kilomètres les uns des autres, à Verfeil ou à Saint Antonin. Eline aime l’été, parce que ceux qui font des études reviennent pour les vacances. Elle rencontre des potes de potes. Il y a pas mal de fêtes, les gens viennent de loin pour ça. Elle a pris la pilule contraceptive pendant 13 ans, mais elle a arrêté il y a un. C’était son médecin généraliste qui lui prescrivait. « Un coup de fil suffisait ». De toute façon, Eline est très méfiante envers la profession en général : « J’ai des errances médicales. Les médecins ne vont pas chercher très loin. Pendant un temps je ne pouvais plus utiliser mon bras. On m’a répondu que c’était dans ma tête. Maintenant ça va mieux, j’ai une copine herboriste qui a commencé à me traiter. Les médecins, ils ont trop de clients, ils ont vraiment plus ce truc de soigner. On s’occupe des symptômes, pas des maladies ». Eline n’a pas non plus confiance dans la police. C’est pour ça qu’elle n’a pas porté plainte quand son petit copain l’a violée. Elle n’a pas confiance en sa mère non plus : « Quand mes parents se sont séparés, ça n’allait pas très bien, mais je voulais gérer toute seule, prendre mon temps. Un jour où on revenait de vacances, elle m’a piégée. Elle avait pris rendez-vous pour moi et m’a forcée à aller à son cabinet. J’ai refusé ».

Dans 20 ans, Eline se voit bien « dans une maison un peu paumée, mais dans le coin, parce qu’il y a qu’ici que c’est bien ». À Vahour par exemple pas loin, il y a un village d’habitations légères, des yourtes, des cabanes en bois. Je suis vraiment à la recherche d’autonomie. Affective, sociale et matérielle. Nous nous promenons dans le village, au bord de l’eau pour faire des photos. Eline est très douce et mélancolique à la fois. Je veux un lieu calme et tranquille pour la photographier.

Entre Montauban et Varen

Je m’arrête à la pharmacie conseillée par Fabienne Pern Savignac. Je voudrais connaître le vécu d’une pharmacie qui peut délivrer les pilules d’urgence, et qui sont au cœur de l’interdépendance en milieu rural. Nous avions rendez-vous, mais la pharmacienne n’est finalement pas disponible. J’irai la voir en juillet.

Montauban

Je retrouve W. qui passe l’après-midi chez son amoureux à Montauban avec son fils. Je ne prends pas de photo.


13 juin.

W m’appelle pour me dire qu’elle a enfin son stérilet posé.

JUILLET 2022

6 juillet. 

Montauban. 


J’arrive depuis Paris en début d’après-midi au Planning Familial, où déjeunent Greta, Chantal et une nouvelle femme victime de violences conjugales qui vit au 115 mais qui est reçue à l’accueil de jour. Les bureaux sont plongés dans l’obscurité pour se protéger de la canicule qui devrait plomber le Tarn et Garonne tout le reste de la semaine. 


Verfeil sur Seye. 


Nous partons à bord du Solidar’ici Bus, une heure plus tard pour Verfeil sur Seye où une journée spéciale est organisée. Je retrouve Alexandra, Doriane, Eline. Le café de la Halle est encore vide, des tracts décorent l’entrée du café, dont une annonce pour une table ronde “préparer les enfants au monde des adultes”. Quelques femmes discutent en buvant le café. La pénurie de logements se fait sentir, mais ici on s’échange apparemment les appartements avec une facilité déconcertante. Chantal retrouve Paco qui vit dans le village depuis des années. Elles parlent des violences éducatives ordinaires, à la lumière d’un documentaire projeté dans le village il y a quelques jours. Sinon ses parents, avec qui un enfant peut-il s’exprimer, petit? Comment le faire s’il grandit dans la peur et la violence même dite ordinaire ? Chantal présente "la girafe au grand cœur” à un petit garçon de 4 ans venu avec sa mère, Ninon. Ils vivent dans l’Aveyron, mais “c’est seulement à 30 minutes d’ici, alors on vient souvent”. Ninon fait l’école à la maison à son fils. Je prends son numéro de téléphone, elle n’est pas très disponible sur le moment. Je photographie à nouveau Doriane : aux vues de la série qui se dessine, je préfère photographier mes “personnages” avec de la distance, du contexte. Je cherche une certaine unité dans mes verticales. Mélodie Fichan et Adrian Parker de la compagnie Plan Libre, s’installent. On décide de décaler un peu l’horaire pour commencer la pièce “12h12”: tous les enfants du village ne sont pas revenus de la rivière où ils se rafraichissent. Eline m’annonce qu’elle n’a finalement pas fait la demande de formation de chargée de production à Toulouse. Une décision qui lui enlève un énorme poids. “J’étais anxieuse, pas prête, je ne me sentais pas légitime; je n’avais aucune chance, je le sentais bien. Je vais passer l’année à venir à faire du bénévolat et des stages, et je tenterai ma chance l’année prochaine. En attendant, bonne nouvelle : le café de Varen vient de me proposer un 20h/ semaine pendant l’été”. Le spectacle commence; il y est question de puberté, de recettes de cuisine, de cors/corps, de consentement et surtout de plaisir. Le public est mis à contribution, enfants et adultes dessinent sur des ardoises des pénis et des vulves. Le ton est joyeux, éducatif. Au bout d’une heure les esprits se fatiguent un peu et l’attention se porte plus vers les pizzas cuites au feu de bois. La population déguste tout en débriefant sur l’adresse de la mise en scène et de la créativité du spectacle. A 20h, nous quittons Verfeil. Eline n’a pas de fête prévue la semaine prochaine, mais elle se renseigne pour moi. Il y aura peut-être quelque chose avec le 14 juillet, entre copains. J’ai pris quelques photos mais le processus est assez lent. C’est un rythme que je connais pourtant, pour l’avoir vécu sur d’autres projets comme celui d’Omone, les mères Coréennes. Mais que je ne l’avais pas vécu depuis longtemps. Je réfléchis à l’empreinte carbone d’une photographie, en la rapportant à tous les kilomètres que j’ai parcourus depuis mai. C’est idiot comme pensée, car ces rencontres et ce que me livrent ces femmes est immensément précieux. Je suis toujours étonnée d’une telle intimité, si franche. Certes, elles ne me rapportent que leur versant de leur histoire. Mais c’est ça que je cherche finalement, je ne suis pas intéressée par le contre point journalistique stricto sensu: leurs mots et visages parlent d’eux-mêmes. Je me dis que j’essaie seulement d’auto justifier ma frustration. Je pense que je suis arrivée à la moitié temporelle de mon projet, et c’est une étape inévitable de doutes et de lassitude que je connais déjà, aussi, encore… 

7 juillet. 


Montech. 


Je rencontre Madame Massé, 56 ans, sagefemme au Pôle Santé de Montech, à deux ronds-points du lycée de Montech. Elle a 30 minutes à m’accorder, “un rendez-vous s’est annulé”. Finalement, Madame Massé voit peu de jeunes filles. Il lui semble que l’information passe plutôt bien, entre les interventions du Planning Stratégique et l’action de Catherine, l’infirmière du lycée de Montech. Ce sont surtout des femmes de 35 à 42 ans qui viennent la voir pour une RU (pilule abortive). Ce sont des femmes “qui se sont un peu relâchées sur leur contraception, qui ont déjà eu des enfants. Elles n’ont plus de désir d’enfant, elles connaissent leur corps, et elles viennent tôt pour une IVG précoce”. Cette semaine, la sagefemme a reçu 3 demandes de RU, mais “c’est rare”. Madame Massé considère sa patientèle comme “belle, pas trop précaire, pas tant dans la ruralité, car à Montech il y a beaucoup de familles qui viennent de Toulouse —ville considérée souvent comme trop chère désormais, ou de Montauban. Elle me conseille de contacter une des sages-femmes de la PMI qui parcourt des territoires plus précaires et isolés. Madame Massé termine notre entretien en me rappelant le plaisir qu’elle a à exercer. Elle aime pouvoir “accompagner les femmes sur toute leur vie génitale, et après même”. Son métier lui permet d’avoir une “approche globale de la femme, en l’accompagnant dans sa parentalité, et dans son statut de femme”. 


Larrazet. 


W. prépare 3 gâteaux. Elle part en week-end à Collioure avec son amoureux, son fils et une amie de 15 ans, la fille d’un voisin. Elle ne veut pas que son fils mange des gouters trop sucrés “qui en plus coûtent une blinde”. Elle connait par cœur la recette du marbré, où elle utilise les pots de yaourts pour calculer les proportions à respecter entre le sucre, la farine. Pour le cacao, on arrête “quand ça devient trop foncé”. W. a son stérilet hormonal posé depuis 3 semaines, mais pour l’instant ce n’est pas un succès. W. déprime un peu. “Mes hormones me disent, W. tu es une mauvaise mère, une mauvaise copine. Là, ça va parce que je suis occupée, mais le soir dans le lit, je déprime, je me dis que je ne fais pas assez… pourtant je sais que même si je ne gagne pas de thune, je compense, que je m’occupe bien de mon chéri, que je le bichonne, que je m’occupe bien d’Antoine aussi, il est bien élevé, même le docteur le trouve très poli et gentil. Mais avec les hormones, je ressasse”. Ce n’est pas la première fois que W. a les idées noires. Elle attend début aout pour voir si son corps se sera adapté, sinon elle passera au stérilet en cuivre. W. a désormais des plans d’enfant avec son amoureux. Son idéal serait de tomber enceinte “entre le 20 juin et 10 juillet 2025. On aura bien profité de nous deux avant avec mon chéri, on aura mis de l’argent de côté. J’aurai mon CDI, je pourrai avoir un congé maternité et gagner de la thune!”. Même si elle passera ce futur été 2025 “sans picoler, sans faire de barbecue à la viande bien saignante”, le bébé sera aussi né suffisamment tôt pour être prêt à affronter les chaleurs de l’été. S’il est conçu lors de cette période, il sera aussi du signe du Poisson, “comme moi”. W. rit. Elle est intelligente, précise, piquante. Je lui lis à haute voix des parties de ce journal de bord déjà publié sur le site de la BNF. Elle fait une drôle de tête je trouve, mais elle ne commente pas. Elle m’invite à passer quand je peux/veux la semaine prochaine, voire passer le 14 juillet avec elle à la fête de Larrazet. J’espère que la fête d’Eline et celle de W. ne tomberont pas les mêmes jours. 

Montauban. 


Planning Familial L’infirmière PMI que j’ai contactée me rappelle. Impossible de nous rencontrer la semaine prochaine: les démarches administratives sont trop longues, et mes écrits doivent être validés en amont par sa hiérarchie. Valider en amont, ça veut dire être potentiellement censurée sur son projet. Ce n’est pas possible. Je quitte Chantal pour 3 jours, je pars aux Rencontres d’Arles. Dans la journée, Chantal a reçu 3 appels pour des conseils pour IVGs. “C’est compliqué avec l’été, parce qu’il faut faire une prise de sang et une écho de datation… mais les services sont pleins eux aussi”. Chantal se penche sur la liste REIVOC (Réseau pour favoriser la prise en charge de l’IVG et de la Contraception en région Occitanie Pyrénées Méditerranée) où sont listés les soignants qui pratiquent l’IVG pendant cette période de vacances. 


11 juillet.


Montauban. 


Mon rendez-vous en présentiel avec Familles Rurales est annulé. On se parle au téléphone. Mes questions sont un peu trop générales. J’ai besoin de me recentrer. Il faut que je trouve de nouveaux contacts avec des femmes du coin. 


12 juillet.

Beaumont. 


Nous arrivons au pays de l’ail en début d’après-midi après avoir déjeuné au Planning. Chantal et Sandy ont reçu 3 appels pour des IVGs dans la matinée. Les bénéficiaires arrivent aux Restos du Coeur avec leurs enfants: c’est les grandes vacances. Chantal profite de leur présence —rare, pour présenter à chacun les différentes actions du Planning Familial et les différents moyens de contraception. Elle utilise l’humour pour échanger avec des gens du voyage sédentarisés venus chercher leur panier: clairement farouches, ils s’approchent petit à petit de la table où sont proposés les préservatifs mais s’en éloignent aussi rapidement. Cela prend du temps pour se faire accepter parfois, et Chantal le prend. Je retrouve Caroline que je n’avais pas vue depuis mai. La bénévole semble avoir pris beaucoup confiance en elle en l’espace de quelques mois seulement. Elle va bientôt partir en vacances avec ses sœurs, sa mère et sa tante, près de Narbonne dans un camping. Elles dormiront dans un mobil’home parce qu’elles ne sont pas équipées de tente. Je rencontre une jeune mère et sa fille, “qui pointe déjà du 38, alors qu’elle vient de faire 10 ans”. Je me présente et leur demande si elles sont d’accord pour qu’on se rencontre dans la semaine. “A condition que vous parliez de notre refuge pour chat”. Quelqu’un me prend de côté, je manque l’occasion de répondre, et elle ne répondra pas non plus à mon SMS le lendemain. Il fait près de 37 degrés à l’ombre, le café préparé par Bernard n’a aucun succès. Les bénéficiaires et bénévoles se plaignent de devoir tout payer dans le coin, “même pour se baigner dans le lac”. W. passe prendre son panier. Je ne l’ai jamais vue si tendue. Elle vient de recevoir une lettre d’huissier pour une amende qui a été “majorée, majorée, majorée… je suis à 200 euros là. Il faut absolument que je vois une assistante sociale en urgence”. 

13 juillet.  


Castelsarrazin. 


J’ai retrouvé Chantal et Sandy. Les deux femmes partent tôt pour intervenir dans le foyer de Duton, où vivent des jeunes mineurs, placés par l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance). L’atmosphère est à la fois lasse et estivale. 4 filles sont présentes, âgées entre 11 et 15 ans. Il y a aussi N. un jeune garçon de 10 ans. Ils trainent tous un peu des pieds, farouches, bloqués sur leurs téléphones. Chantal reçoit deux jeunes filles dans l’espace intime du camion. Je fais quelques photos derrière un rideau, pour justement accentuer ce côté cocon et sécurisant. Dans la cuisine Sandy colle des emojis au mur qui serviront pour “la promenade contée”. On y trouve la peur, la colère, l’enthousiasme, le dégout, le désespoir notamment. N. demande à une éducatrice pourquoi j’ai les yeux “comme ça”. Je réponds que je suis née en Asie. Sandy en profite pour demander doucement où vivent-ils d’habitude, où est la maison de leurs parents? S’ils y sont déjà allés? L’atelier commence. Sandy introduit la notion d’émotion en demandant aux enfants ce qu’ils ont ressenti quand nous sommes arrivées. Quelqu’un parle de la peur. “La peur, c’est intéressant, parce que elle nous permet d’être vigilant face au danger”. Elle demande: “quand vous avez peur, ça fait quoi dans votre corps?”. Une des filles répond que ça fait mal au ventre, que ça serre. Une autre explique que “la peur lui fait partir les yeux en l’air, derrière la tête”. Une autre que ça la fait crier parfois. Même question à propos des larmes. “Elles viennent d’où vos larmes quand vous pleurez? du haut de la tête? dans le cœur?”. On évoque le cœur cassé, brisé. Le mien bat très fort: ce qui se déroule sous mes yeux et se déclenche est incroyable. Je ressens et identifie en moi de vieilles émotions qui étaient totalement ancrées, tatouées à mon corps depuis petite. Sandy explique que quand on ne pleure pas, ça nous bloque quelque part: “Grâce aux larmes, on évacue un peu. On se retransforme”. Elle présente ensuite le concept de la Promenade Contée, à laquelle nous allons tous jouer ensemble. Chantal, les éducatrices et la maitresse de maison se joignent à nous. A chaque fin de phrase contée, chacun devra se mettre près de l’émoji/émotion que la phrase aura évoquée. “Jour d’école, le réveil sonne. Qu’est-ce-que vous ressentez?”. Les enfants se positionnent sous l’inquiétude, la colère, mais aussi le contentement. - Sandy: “Pourquoi ressens-tu du bonheur à l’idée d’aller à l’école? - Parce que je suis contente de partir ailleurs. - Parce que je n’aime pas le regard des autres, je n’aime pas ce qu’ils disent de moi, je crois que je n’ai pas de place. - Parce que j’aime bien travailler. - Parce que je n’aime pas qu’on me force. - “Tu dis que tu n’aimes pas qu’on te force mais c’est parce qu’on décide pour toi ? ou plutôt parce qu’on n’écoute pas ton besoin? Je peux difficilement prendre des photos car je ne suis pas autorisée à photographier les enfants. Je suis frustrée car ce qui se joue est bouleversant, d’autant plus que les enfants sont désormais volontairement et entièrement pris dans le jeu. En l’espace de quelques phrases contées, on comprend qu’une des jeunes filles ne mange pas ou vraiment très, très peu, qu’une autre ne supporte pas le bruit: elle s’isole de facto de plus en plus au sein de l’espace social qu’est l’école. Fin de la matinée, fin du jeu, tout le monde veut recommencer. Chantal invite deux jeunes filles à discuter dans le bus. N. lui a piqué les clefs du bus bleu. L’enfant s’accroche aux adultes, il les touche très fort. Sandra, une des éducatrices, m’explique que selon elle, il utilise le toucher comme un outil pour exister, pour ressentir les limites. Je lui parle des Femmes du Coin, elle est d’accord pour qu’on se voit dans son village le lendemain. Il fait déjà 34 degrés à l’ombre mais J., 11 ans est allée mettre un pull manteau en forme d’ours. Il y a des garçons derrière le grillage. Malgré moi, je comprends ce qu’il se passe. Sandy confirme mon intuition. J. est arrivée il y a 5 ans dans le foyer, victime de violences sexuelles. 
 

Caussade. 


Restos du Cœur. Soleil de plomb sur un parking blanc. La chaleur écrase tout, sauf Chantal qui distribue allègrement ses protections menstruelles aux bénéficiaires tout en prenant des nouvelles. Je tente de parler avec quelques femmes, mais sans succès. Chantal me présente MJ, une amie venue rendre visite. Elle habite à quelques kilomètres. Nous prévoyons de nous revoir le lendemain. Je pars à Laguépie à la frontière du Tarn et Garonne. Je n’y reste qu’une heure, l’endroit est transformé par les touristes, je suis trop loin des Femmes Du Coin. Eline a le Covid, donc pas de fête. Celle de W. à Larrazet est annulée à cause de la canicule. 


14 juillet. 


Saint Nicolas de la Grave. 


 Sandra a du monde chez elle. Nous nous retrouvons près de la base de loisir de Saint Nicolas de la Grave. Le café snack est fermé. Pourtant, c’est la canicule et c’est un jour férié. Sandra est née à Montauban il y a 26 ans, mais elle a surtout vécu à Castelsarrasin où elle a fait toute sa scolarité, même son BTS d’assistante de gestion après le Bac. Comme elle n’était “pas mauvaise à l’école”, elle a continué ses études en management. Une licence qui d’ailleurs n’existe plus aujourd’hui. Sandra “n’en a pas gardé grand-chose, même si bien sûr toutes les expériences apportent quelque chose et ouvrent l’esprit … C’est comme pour mon premier travail dans une banque. Je sentais que je n’étais pas du bon côté, et moi, j’ai du mal à me forcer”. Elle poursuit sur le parcours qui l’a amenée jusqu’au foyer de Duton: “J’avais un ami qui m’a parlé d’un remplacement au foyer du Barradis: il s’agit d’un lieu de vie pour des personnes adultes avec un handicap psychique et mental, l’étape avant l’hôpital psychiatrique en gros. J’ai posé ma candidature, plutôt que d’aller travailler à l’usine —il faut bien gagner 3 sous, s’acheter une voiture, ici sans voiture c’est compliqué! … J’ai passé une entrevue de 20 minutes, et j’ai été embauchée dès le lendemain en tant qu’agent de service logistique”. Elle rit: “je sais, c’est large comme titre!”. Même si elle n’était pas du tout formée et un peu impressionnée à l’idée de travailler avec un public très handicapé, Sandra confie qu’“une part de moi voulait découvrir ce milieu”. Elle y fera des remplacements pendant 3 ans. “J’y ai trouvé des personnes vraiment spontanées et vraies. Parmi les personnes non verbales, j’ai rarement vu autant d’échanges, de moyens et de nature d’échanges”. Désormais elle travaille au Foyer Duton. “A la base, en remplacement et désormais en apprentissage pour un diplôme d’Etat d’éducatrice spécialisée et une licence en sciences de l’éducation”. La jeune femme a des yeux très bleus, porte une frange longue et des tatouages égyptiens sur les bras. Elle semble humble et candide, mais aux vues de son parcours, je me dis que c’est surtout quelqu’un de positif qui a reçu pas mal d’amour, qui en a à donner, et qui le fait. “Entre frères et sœurs (ils sont 7) on s’est tous dit qu’on allait partir un peu plus loin, et puis finalement on reste”. Il y a la qualité de vie du coin, mais surtout “on a été élevés ensemble, on est très proches les uns des autres, on est soudés”. Sandra est venue accompagnée de son conjoint et du fils de celui-ci, âgé de 19 mois. Ils se connaissent depuis le collège mais ne sont ensemble que depuis un an. Quand je leur demande s’il y en a un des deux qui a toujours été secrètement amoureux de l’autre, ils répondent tous les deux en riant: “oui, moi!”. Elle pose pour les portraits sur un petit pont pas très loin de sa famille: le petit est agité, Sandra lui manque. Saint Antonin, hameau des Granges. Je me perds dans le hameau de MJ qui n’accueille pourtant qu’une dizaine de familles. Sa maison en pierres est jolie et fraiche; MJ paye un loyer de 96 euros seulement. En revanche on ne lui fournit aucune quittance de loyer et elle paye la moitié de l’électricité et de l’eau de sa propriétaire, “en chèque pour garder une preuve”. Des bûches de bois longent la maison. Ça lui permet de se chauffer l’hiver, mais “pour le fuel, j’ai tout coupé, tant pis je me lave à l’eau froide. Tu as vu les prix?”. MJ “va faire 64 ans”. Toute sa vie elle a vécu loin des autres, que ce soit “dans les PO (Pyrénées orientales), ou ici”. Elle n’aime ni les cancans en général, ni son voisinage actuel. Elle est déçue ici car elle trouve qu’il n’y a pas d’entre aide, même pour le bois qui est lourd à monter. Ceux du fond du hameau, elle ne les connait pas du tout. “Ils sont au fond”. MJ est une vraie miraculée. “J’en ai bavé toute ma vie. Depuis ma naissance”. Elle est aujourd’hui en rémission suite à 24 séances de chimio et une opération très lourde qu’elle a subit il y a quelques années. Elle explique que son cancer lui a aussi ouvert les yeux sur le père de sa fille. Ils se sont séparés juste après. Pour sa fille, ça a été difficile: “elle avait 11 ans, et j’ai su plus tard qu’elle allait derrière les arbres pour pleurer. C’était vraiment la cata”. Actuellement en Uruguay pour ses études, elle doit revenir la semaine prochaine. Elles vont certainement faire une fête et MJ a déjà fait le ménage dans toute la maison. “Par contre dans la chambre de ma fille, je ne comprends pas, elle est pleine de mouches, je ne sais pas d’où elles viennent”. La fille de MJ doit passer sa soutenance début septembre et elle a trouvé un travail à Toulouse dès aout. “Tu te rends compte? Elle est en Uruguay et elle a trouvé un travail ici!”. MJ s’est fixée des objectifs pour ne pas brouiller du noir: arrêter de fumer, retaper des meubles, marcher. On sent qu’elle fait beaucoup d’efforts pour ne pas vivre exclusivement à travers sa fille unique dont elle parle sans cesse.

15 juillet. 


Lafrançaise. 


Je retrouve Chantal qui aide à porter les aliments livrés aux Restos du Cœur. C’est la troisième fois que je viens, je retrouve des visages familiers. C. est là aussi. Elle a bonne mine, elle rentre de vacances. Son fils T. a eu son bac avec plus de 13, 5 de moyenne donc “avec mention”. Il a finalement décidé de faire la formation à Toulouse à la rentrée, sa mère est très fière. En attendant, il est actuellement dans le Var, il devait être seulement roadie mais il se retrouve régisseur. Il rentre bientôt, et C. l’accompagnera sur ses tournées de Disco Mobile. C’est certainement le dernier été, car il est majeur le mois prochain. Je lui redemande de signer l’autorisation de droits à l’image, mais elle veut voir les photos d’abord. J’essaie de lui expliquer que je ne peux pas, sinon cela peut provoquer une forme de censure. C’est toujours délicat et désagréable à expliquer et à comprendre. Ces femmes me laissent les photographier mais je ne peux pas leur montrer leur photo. Je n’ai toujours pas trouvé la bonne formule, alors je lui explique surtout que ce n’est pas grave, que c’est son droit de ne pas vouloir être prise en photo de façon reconnaissable et que je la remercie d’avoir déjà tant partagé avec moi. Je m’en veux de ne pas être plus insistante, mais j’en suis incapable. Je lui décris ma photo préférée d’elle, avec ses chevaux, où la barrière cache une partie de son visage. Elle semble satisfaite. Je lui enverrai les photos avec son fils pendant l’été. Je fais quelques photos de Chantal. Je quitte le Tarn et Garonne pour un peu plus d’un mois. Sur la route du retour, W. m’envoie une photo du mur qu’elle refait actuellement chez elle la nuit, car il fait trop chaud. Et il faut s’occuper pour ne pas penser aux 200€ qu’elle doit à l’Etat. Elle n’a pas encore de rendez-vous avec une assistance sociale, mais elle préfère ne pas y penser. “On verra après le week-end”. 
 

AOUT 2022

   
J’ai W. au téléphone ou par texto plusieurs fois. Elle est fin prête pour ses vacances en Espagne. Son fils —chez son père, lui manque terriblement. Son stérilet hormonal est enlevé. Elle ne ressent pas encore les effets positifs “mais psychologiquement, ya pas photo”. Je pose à nouveau la question des 200€, qu’elle évince à nouveau gracieusement. 

SEPTEMBRE 2022


Je prépare mon prochain et dernier temps dans le Tarn et Garonne sur les “Femmes du Coin”, en tout cas pour l’instant. Le mois passé a été utile pour débroussailler des doutes et des sources d’insatisfactions et prendre du recul sur tout le travail accompli. C’est rare de pouvoir travailler sur la longueur, de revoir des personnes plusieurs fois, et régulièrement. Je relis ce journal de bord. C’est un exercice inédit qui me plait d’autant plus qu’il libère clairement photographiquement. Raconter les Femmes du Coin avec des mots, m’affranchit d’une narration photographique purement journalistique. J’ai l’impression que plutôt que de réduire la ruralité à des à priori et des statistiques, la photographie permet de parler des femmes à travers un prisme sinon inédit, au moins personnel et sensible. 


13 Septembre. 


Je déjeune avec l’équipe du Planning, au complet, avant de partir pour Beaumont de Lomagne avec Chantal et le Solidar’ici Bus. Elle a pu prendre quelques jours en aout, mais ses véritables vacances, ce sera en novembre, et loin. Bien que les bénéficiaires aient une heure de passage spécifique, c’est la rentrée et ils sont nombreux à venir dès l’ouverture. On sent une véritable tension; des regards appuyés ou hostiles entre deux communautés, que je n’avais pas tant remarqués lors de mes visites précédentes. Je quitte le lieu, où je ne peux ni faire de contact, ni prendre de photo pour le moment. Je fais de nouvelles images dans le village; je cherche des bâtiments, des signes, des éléments qui symbolisent ce que le territoire fait aux gens du coin. Je retrouve Chantal dont le rétroviseur s’est fait accroché par un camion. Elle est agacée, elle a perdu du temps à faire le constat plutôt que d’échanger avec des bénéficiaires. W. arrive vers 17h. Les Restos offrent des palettes de maquillage à celles et ceux qui sont intéressé.es. Toujours aussi sociable, elle tape la bise à ceux qui sont encore là et les invite à boire le café chez elle. Je la raccompagne à sa voiture. C’est mon dernier voyage: nous décidons de déjeuner ensemble à cette occasion dans la semaine. Cette temporalité colorera tous mes entretiens et ressentis de ces derniers jours passés dans le coin. 


14 septembre. 


 Montauban. Quartier Prioritaire de la Ville. Centre-ville. 


Chantal gare le Solidar’ici Bus une fois par mois d’un côté du Pont des Consuls, en face du siège des Républicains. Il s’agit d’un lieu très stratégique, car le pont symbolise une frontière forte entre deux populations sociologiquement et économiquement très éloignées, entre un quartier de la ville nouvelle et celui de l’hyper centre historique. Sur les terrasses de deux bars avoisinants, des hommes assis, —seulement des hommes, observent pesamment le bus, et surtout les femmes qui s’y arrêtent pour s’informer ou pour bénéficier des serviettes hygiéniques et tampons offerts par le Planning Familial. Malgré tout, la matinée est chargée. Grand-mères inquiètes pour leur petite-fille, quelques femmes qui s’arrêtent sur le chemin de la braderie organisée par l’Espace de Vie Sociale de la Ville, des étudiantes… Chantal échange sur des sujets tout aussi variés, on a clairement besoin de parler, d’échanger, de s’épancher même. L’inflation, le cout de la vie, l’angoisse face au prix de la plaquette de beurre reviennent en revanche inéluctablement dans toutes les discussions. Chantal me confie presque malgré elle, ses frustrations. Elle voudrait pouvoir faire plus, elle voudrait que l’Etat vienne vraiment sur le terrain pour se rendre compte de ses réalités et de la pauvreté endémique de certaines populations. Et puis il y a ces communautés encore plus compliquées à atteindre. “Tu as vu hier à Beaumont? Il y avait des bénéficiaires de l’Europe de l’Est. Ils ne parlent pas français, on ne peut absolument pas communiquer… Les hommes sont toujours présents, les femmes n’osent pas venir me voir…Pourquoi on n’arrive pas à les atteindre vraiment? À les aider?”. Leila, une des travailleuses sociales de l’Espace de Vie Sociale de Montauban apporte du café et des parts de gâteaux. Ensemble, elles aiguillent et donnent des noms, des adresses d’associations avec qui elles bossent. Il est évident que ce maillage associatif se substitue à l’Etat, qui est pratiquement absent (hors financièrement) de tous les lieux où je me suis rendue depuis le mois de mai. Je partage —impuissante, la colère de Chantal. W. a choisi un restaurant Portugais à côté d’un hypermarché de la zone industrielle de Montauban. La jeune fille est radieuse, surexcitée: elle a proposé à son amoureux de se marier, il a accepté. Ce n’est toutefois pas pour tout de suite, et il n’y aura pas de fête: “On ira à la mairie avec nos témoins et on ira manger dans un bon restaurant, comme celui-là par exemple. Et oui? Pourquoi pas ici?”. Elle fait défiler les photos des quelques jours en Espagne avec son futur époux sur son téléphone, ses yeux brillent tellement elle est amoureuse. La relation de son petit avec lui l’émeut énormément : “Antoine a deux papas”. Nous commandons rapidement un café après notre plat, il faut qu’elle file voir sa belle-mère et aider son homme à démonter un lit. “C’est pas officiel-officiel (pour les aides sociales ndlr), mais il vient vivre chez moi! Tous ses DVDs sont déjà installés, la plupart de ses fringues aussi”. On s’embrasse sur le parking de l’hypermarché. Les choses ont tellement bougé pour W. depuis que je l’ai rencontrée en mai. J’espère que son bonheur est réel. 

Asques. 


Laurence m’accueille chez elle. Nous nous étions rencontrées l’été dernier. Petite femme fine aux cheveux très courts et de 52 ans, elle vit à Asques, une bourgade à 45 minutes en voiture de Montauban. Son intérieur est extrêmement propre, la maison est grande pour une personne seule, même si elle vit avec sa chienne. J’entrevois un jardin tout aussi coquet à travers les portes fenêtres du salon. Laurence semble avoir beaucoup changé depuis notre première rencontre, elle est à la fois agitée et triste. Très vite, elle m’explique qu’en effet en juillet dernier elle s’est séparée de sa compagne qui la trompait. Depuis, elle s’est aussi rendue compte que cette même ex lui avait volé de l’argent régulièrement depuis qu’elles étaient ensemble. Elle m’explique que les gendarmes et les pompiers sont venus chez elle il y a 2 jours parce qu’elle avait appelé SOS Suicide, en me montrant les marques de leur emprise sur ses poignets. Elle a passé la nuit à l’hôpital psychiatrique de Montauban, où ils l’avaient emmenée; depuis elle reste chez elle, seule. Elle est suivie par le même psychiatre depuis des années, qui ne “diagnostique rien d’autre que la grave dépression”. Je manque de mots, je ne suis pas assez équipée pour faire face à tant de détresse. Je lui expose à nouveau mon projet Les Femmes du Coin, mais aux vues de l’été qu’elle vient de passer (et de sa vie), mes questions relatives à la santé féminines sont pathétiquement hors de propos. Laurence va mal mais elle a envie de parler. Elle est née à Madagascar, son père était militaire. Elle a grandi au Sénégal, et dans d’autres pays d’Afrique. Elle vit dans le coin depuis une trentaine d’année. “J’ai vécu beaucoup de souffrances. Je suis très triste, vous savez.”. Toute sa vie Laurence “n’a eu que du malheur, je ne suis jamais tombée sur les bonnes personnes, que des relations toxiques”. Etre homosexuelle dans le coin n’est pas facile non plus. “Déjà, pour rencontrer quelqu’un c’est compliqué. Avant aussi, on me regardait différemment, on me posait des questions vraiment nulles lors de dîners, comme « tu préfères faire l’homme ou la femme? Tu fais des plans à trois? » Mais de toute façon, maintenant je ne sors plus, je ne vois plus personne ». Bien sûr, elle voudrait partir, refaire sa vie au bord de l’océan Atlantique; mais à ce souhait, sa mère répond: “Et nous?”. Alors pour l’instant, Laurence reste à Asques, même si ses voisins et amis ne lui parlent plus suite à une “embrouille avec la nièce de ma voisine qui a colporté des choses fausses à mon égard”. Son récit se perd dans la fumée de ses cigarettes roulées et les sanglots réprimés dans sa gorge. Elle ne part pas, mais elle y pense tout le temps. “Tous mes meubles sont sur leboncoin”. La pluie s’arrête. Nous sortons dans le jardin que Laurence a planté et décoré elle-même. Le portrait que je prends d’elle est lumineux, elle se tient tellement droite, le regard très franc; on devine même une esquisse de sourire que je ne peux pas lui demander d’ôter de son visage. Je ne sais pas encore s’il s’agit d’une photo réussie ou ratée: reflète-t-elle qui elle est malgré elle, —une survivante avec une force de vivre considérable? Je conduis dans la campagne inondée de cette fabuleuse lumière d’or, celle du soleil après l’orage. Je repense à des journées similaires où l’on est assommé d’une infinie tristesse. Je fais quelques photos de la route, en essayant de penser rationnellement. Beaumont de Lomagne Rendez-vous dans une des pharmacies du village de moins de 4000 habitants. Sa zone de chalandise est d’environ 7000 personnes. Le pharmacien délivre peu de pilules d’urgence de façon anonyme et gratuite. “Elle coute moins de 5 euros alors en général les jeunes filles payent. C’est d’ailleurs souvent la grande sœur ou la copine qui achète pour sa copine”. Sur les 12 derniers mois, 6 pilules d’urgence ont été délivrées de façon anonyme et gratuitement, 40 sur ordonnances et 40 ont été payées. Le distributeur de préservatifs placés en extérieur a été vandalisé 3 fois, et systématiquement tout disparait: la marchandise et le cash stockés dans la machine. Il n’a donc pas été remplacé une quatrième fois, l’assurance n’a pas suivi. 


15 septembre.


Saint Antonin.

 Je fais mes adieux provisoires au Planning Familial et nous partons avec Chantal et Sandy pour Saint Antonin Noble Val. Sandy a une réunion entre midi et deux avec une école du village et je retrouve MJ pour déjeuner. Elle a très bonne mine: elle ne fume plus. À coups de patchs doublés sur son bras et sa cuisse, elle tient depuis un mois et demi. Son prêt pour sa nouvelle voiture a été accordé, elle signe demain avec la banque. Sa fille a changé plusieurs fois de travail depuis son retour, mais ça se passe bien, elle “monte en grade” au restaurant, et elle a eu 17 pour son mémoire de Master. Chantal a posé le Solidar’ici Bus dans la cour d’une ancienne école. Son partenariat avec les Restos du Coeur est tout neuf, je sens que mon appareil photo est peut-être de trop pour cette première. A l’écart, Sandy me fait une brève introduction de la population du village: “beaucoup d’Anglais, des gens qui se cachent des services sociaux, des néo-ruraux, de vieilles familles agricoles. Et tout ce petit monde dont les enfants se retrouvent ensemble à l’école! Une belle diversité de valeurs!”. Elle rit. Je rencontre Manon 23 ans, enceinte de son 4eme enfant. Elle ne va pas aux Restos de son village, elle préfère venir ici avec son conjoint, S. Le petit dernier les accompagne, il est trop jeune pour l’école. La grossesse de Manon est compliquée, elle se rend une fois par semaine à l’hôpital de Villefranche dans le département limitrophe. Les 60 kilomètres aller-retour de chez elle ne lui font pas peur mais “le prix du diesel, si”. Manon est tombée enceinte la première fois à 15 ans. “C’était ma première fois. Ma mère m’a trouvée changée. Elle m’a dit de faire un test de grossesse. C’était trop tard pour avorter. J’ai beaucoup pleuré, je ne pensais pas être mère avant mes 25 ans! Le deuxième n’était pas prévu. Ma mère est décédée, j’ai appris seulement une semaine plus tard que j’étais enceinte… Je me suis dit que peut être en le gardant j’allais garder un bout d’elle”. Depuis, Manon a quitté le père de ses deux premiers enfants. Elle est retombée amoureuse et elle est retombée enceinte. Elle n’était pas contraceptée. “Après mon deuxième enfant, j’ai fait une septicémie. Apparemment après mon deuxième accouchement, ils ont laissé des bouts de placenta et même de coton à l’intérieur. On m’a hospitalisée d’urgence, et plus tard, on m’a dit que je ne pourrai plus avoir d’enfant. J’ai beaucoup pleuré parce qu’avec S. on voulait avoir notre propre enfant”. Le quatrième —on ne sait pas encore si c’est une fille ou un garçon, est donc une deuxième surprise, dont le jeune couple se réjouit visiblement. Leur tour pour la distribution arrive, je prends son numéro et on se donne rendez-vous pour le lendemain, au calme. 

16 septembre. 


Montclar de Clercy.


 Il s’agit d’une première à nouveau pour Chantal et les Restos du village. La place du camion est exiguë, et on sent que l’accroche ne va pas être aisée. Je ne peux pas rester, j’ai rendez-vous avec Manon pour faire son portrait. Je quitte Chantal trop rapidement, on se promet de se revoir, peut-être à Paris pour l’exposition de la BnF. 


Caylus.


 J’attends Manon au café du village. Elle ne viendra pas. Dépitée, je discute avec la barmaid, très avenante. Je lui parle de mon projet et de mon rendez-vous manqué. Elle accepte de parler. Nathalie a 55 ans, elle vient de Touraine. Elle est arrivée ici, “par hasard, suite à des petits accidents de la vie”. Avant Caylus, elle vivait vers Beaumont de Lomagne de l’autre côté du département, “où les mentalités sont différentes d’ici. Quand j’étais enceinte, on me demandait quand est ce que j’allais vêler…!”. Nathalie est mère de 4 enfants qui ont aujourd’hui 31, 26 et 18 ans, dont des jumeaux. “Les derniers sont en train de partir à leur tour, il faut s’y faire”. Nathalie a quitté son mari —décédé depuis, parce qu’il était alcoolique. Elle n’a rien vu venir, et puis c’est devenu évident quand ils ont ouverts un bar ensemble. Elle soupire, résignée. “C’est le médecin qui a sonné l’alarme sur mon état, j’étais tellement mal que je ne m’en rendais compte de rien. Vouloir protéger mes enfants, c’est peut-être ce qui m’a sauvée, il était hors de question qu’ils soient placés”. Elle n’émet pas de regret, sauf les violences dont ses enfants ont été témoins et dont elle a été victime. “Ils auraient pas dû voir ça; ça les marque les gosses”. Caylus lui plait. Elle y a appris à vivre seule, à vivre pour elle-même. De nature visiblement optimiste et solaire, elle a beaucoup d’amis, et elle s’en fait de nouveaux facilement, elle connait tous les clients du bistrot qui se pressent à l’heure de l’apéro. “Je bouge pas mal, l’été il y a beaucoup de festivals,… l’hiver c’est plus tranquille mais c’est bien. Les gens disent même de moi que je suis Caylusienne!” Elle sourit, fière. Je fais mon dernier portrait pour Les Femmes du Coin; l’espoir resté au fond de la boîte de Pandore en boucle dans mes pensées.